Un roman en cours d’écriture

HypSens

Et si 90 % de l’humanité disparaissait en un instant ?

L’Impulsion a changé le monde. Pour celles et ceux qui restent, une autre histoire commence. Suivez HypSens au fil de son écriture.

Arbre d’Hypya et triskèle, symbole d’HypSens
L’univers

Après l’Impulsion, apprendre à vivre autrement.

Au milieu d’un monde bouleversé, des survivants découvrent Hypya, un abri mystérieux où la nature et la technologie semblent se répondre. Chacun arrive avec ses blessures, ses forces et ses questions.

01

Un monde transformé

La disparition soudaine de la majeure partie de l’humanité force les survivants à trouver de nouveaux repères.

02

Un refuge vivant

Hypya ouvre un espace de découverte, de protection et d’interrogation.

03

Des vies intérieures

Les émotions, les liens et les mécanismes de protection traversent l’aventure autant que ses événements.

Vue d’Hypya : un arbre majeur au centre d’un abri en forme de poumon, sous un dôme translucide
Livre HypSens aux coins arrondis, titre gothique et triskèle en relief, couverture aux reflets aquatiques et paroi translucide d’Hypya
Le livre

Ouvre le livre. Rencontre ceux qui restent.

Après l’Impulsion, leurs chemins se croisent dans un monde bouleversé. Au fil des pages, laisse leur histoire faire un bout de chemin en toi.

La première porte

Lire le chapitre 1

Les six premiers chapitres se lisent librement ici. Retrouvez le sommaire et poursuivez votre lecture à votre rythme. Vos ressentis nourrissent cette aventure et m’accompagnent dans l’écriture de la suite.

HypSens · Chapitre 1

L’Impulsion

Naka

J’aime regarder le paysage défiler à travers la fenêtre. J’ai toujours aimé ce paradoxe étrange entre la route qui file sous nos roues, presque invisible, et le fond du décor qui paraît figé. Comme si le monde avançait sans y parvenir.

Je n’en peux plus de ce trajet. Bus pour l'aéroport, après l’avion, puis encore la route dans ce car, je n’ai qu’une envie : arriver à Hypya, prendre une bonne douche et me détendre dans cet abri futuriste.

Enfin… futuriste il y a cinquante ans.

Toutes les grandes mégapoles ont un modèle comme celui-ci.

On dit que ceux qui ont conçu ces abris étaient de véritables génies.

Une alliance parfaite entre nature et technologie. J’en ai déjà vu en photo, bien sûr, mais c’est la première fois que je vais en visiter un.

Je tourne la tête et j’observe tout ce petit monde qui va graviter autour de moi pendant trois jours.

D’habitude, je fais ça plus vite.

Quand je prends le métro, il me suffit de deux stations pour ranger tout le wagon dans ma tête. Celui qui ment.

Celle qui pleure sans faire de bruit. Le gars qui se croit invisible. La femme qui surveille son reflet plus que son arrêt. C'est devenu comme un rituel.

Là, j’étais tellement absorbée par mes pensées que je n’ai pas encore fait mon tour d’horizon.

Erreur à réparer.

Mon regard cherche sa première proie.

Je commence par un homme au visage anguleux et sévère.

Le genre de visage qui donne l’impression de savoir dire non avant même qu’on ait posé la question.

Pourtant, il canalise son petit garçon avec une douceur qui me surprend.

Le gamin parle sans reprendre son souffle, une vraie pipelette avec une voix nasillarde.

— Respire entre deux phrases, lui murmure l’homme. Les silences aussi ont leur importance.

J’aime ce contraste. Un homme qui paraît dur, presque insensible, et qui, au fond, fait attention à chaque mot qu’il donne à son enfant.

Mon regard s’envole vers une nouvelle destination.

Tiens, tiens.

Je ne suis pas la seule à faire mon petit inventaire. Une femme brune aux cheveux bouclés observe discrètement les passagers, les yeux plissés, comme si elle rangeait chacun de nous dans une case.

Sa collègue le remarque aussi.

— Tu analyses déjà tout le bus, là ?

La brune tourne à peine la tête, un sourire au coin des lèvres.

— J’observe, nuance-t-elle. C’est différent.

Ah.

Donc je ne suis pas la seule psychopathe de l’observation détaillée.

Que regarde-t-elle, d’ailleurs ?

Voyons voir ça.

Lunettes. Étudiant, je suppose. Il déclame un discours à son voisin de rangée, mais celui-ci n’a pas l’air très intéressé. De l’autre côté de l’allée, en revanche, un ado le regarde avec fascination. Sa grand-mère, je suppose, assise près de lui, remet son col en place.

Il le défait aussitôt.

Peine perdue, mamie. C’est son style.

Et son corps, par la même occasion.

Le voisin distrait, lui, semble absorbé par le paysage. Je me demande ce qui peut le fasciner au point de ne rien écouter.

Soudain, il tourne la tête vers moi.

Comme s’il avait senti mon regard posé sur lui.

— Waouh…

Je baisse aussitôt la tête, en espérant que personne ne m’ait entendue.

Oups.

Il faudrait vraiment que j’arrête de penser à voix haute.

Mais qu’est-ce qu’il est beau, celui-là.

Casquette NY vissée sur la tête, air rebelle, mâchoire insolente. Le genre de garçon qui sait très bien qu’on le regarde et qui fait semblant de ne pas le savoir.

Il fait un peu trop le beau, d’ailleurs.

Et pourtant mes yeux ne veulent pas se détacher de lui.

J'ai envie de toucher chaque trait de son apparence pour me donner autant de plaisir que de frustration.

Il m’agace autant qu’il me plaît.

Ce paradoxe est fascinant. Pourquoi est-on attiré par ce qui nous énerve ?

Peut-être parce qu’il a quelque chose que je n’ai pas. Cette insolence. Cette légèreté. Cette façon d’exister sans demander pardon.

Moi, je fais toujours semblant d’être libre, mais au fond, je vérifie tout. Les regards. Les gestes. Les silences. Les dangers.

Lui, on dirait qu’il ne vérifie rien.

Je comprends mieux l'expression « j'ai envie de toi » : elle devrait parfois se traduire par « j'ai envie d'être toi ».

Ça ne fait pas longtemps que je m’intéresse aux garçons.

Enfin, pas vraiment longtemps. Disons que ça me titille de plus en plus, surtout depuis Tommy.

Grand, blond, une oreille percée, l’arcade aussi, avec des yeux bleus magnifiques.

Une anomalie, les yeux bleus ?

C’est ce que m’a dit mon père.

Je n’y crois pas une seconde. Il n’y avait rien de défectueux chez Tommy, c’est sûr.

C’était mon premier amour. Enfin… amour. On s’est vus quelques fois, le feeling est passé, et j’ai cru que j’étais devenue une femme.

Voilà. Pas besoin d’écrire une tragédie en neuf tomes.

Je regarde trop les hommes selon ma mère.

Je ne pense pas qu'elle sache vraiment qui je suis.

J’arrive juste à repérer le charme caché qu’ils recèlent. Ce n’est pas un crime, si ?

Ma tête pivote légèrement et je remarque que je ne suis pas la seule à trouver NY à mon goût. Une femme le regarde aussi. Elle est avec son homme, mais elle ne peut pas s’empêcher de le mater.

Abusé.

Elle a au moins trente ans.

Tu me diras, il n’est pas vraiment du mien non plus. Et puis je n’ai jamais été fan de la concurrence. Si quelqu’un qui me plaît s’intéresse à une autre personne que moi, je perds tout intérêt pour lui.

C’est un principe de survie émotionnelle.

— Naka ? Tu as fini de mater tout ce qui bouge ? demande ma mère en essayant d’être discrète, mais en le ratant complètement.

— Ta mère a raison, tu nous fais honte, ajoute Jean- Philippe.

Je fais comme si je n’avais rien entendu. Il n’y aura de toute manière rien de bon à vouloir communiquer avec eux.

Avec ma mère, chaque phrase finit par devenir une correction. Avec Jean-Phiphi, chaque correction finit par devenir une humiliation.

Alors je ravale.

Je suis très forte pour ça.

Mon œil est attiré sur ma droite par un oiseau qui traverse le ciel à vive allure, juste derrière la vitre. Je ne sais pas quelle espèce c’est, mais il file à toute vitesse.

Mon regard redescend et atterrit sur un groupe de trois hommes.

Ah tiens.

La femme de tout à l’heure aurait plutôt dû regarder celui- là. Il est plus de son âge.

Lui en jette. Regard pénétrant, posture droite, air de mec qui a déjà vécu deux guerres et gagné les deux. Un peu militaire.

Pas vraiment mon style de base pourtant.

Merde.

Il me regarde.

Il me fait peur.

Mon regard s’échappe aussitôt.

Ok, j’ai compris, monsieur Banane Gucci. Tu as un beau regard, mais tu ne veux pas qu’on en profite.

En fuyant ses yeux, je remarque les deux costauds qui l’entourent. Un peu moins impressionnants, mais pas vraiment rassurants non plus.

J'entends ce qu'ils disent, mais je capte pas tous les mots.

Le premier semble lui distiller des conseils de bien-être et de mental. Le deuxième semble plus porté sur les muscles que sur l’introspection.

Banane Gucci doit être une sorte de sportif de haut niveau.

Ou quelqu’un qui aime beaucoup donner l’impression qu’il l’est.

Mon instinct m'appelle devant moi.

Je tombe nez à nez avec une scène qui m’écœure toujours : ma mère et mon beau-père en train de s’embrasser.

Enfin, mon “beau-père”.

Le problème avec ma mère, c’est qu’elle est complètement accro à Jean-Phiphi.

Quel surnom ridicule.

Je ne comprends pas qu’on puisse donner des petits noms quand on est amoureux. Moi, je ne ferai jamais ça. C’est sûr.

Le fait qu’elle soit accro n’est pas le souci. Ce que je ne comprends pas, c’est ce qu’elle lui trouve. Avec son crâne rasé et ses tatouages sur les bras, il me fait l’effet de Monsieur Propre sorti d’une rave party qui a mal tourné.

Et puis il y a sa façon de me regarder.

Pas méchante, exactement.

Plutôt comme si j’étais un problème mal rangé dans la maison.

J'ai parfois la sensation qu'ils seraient mieux sans moi.

Passons à autre chose, je sens une émotion monter.

Je continue ma randonnée oculistique.

Mais qu’avons-nous là ?

Air posé. Superficiel. Petite barbe bien taillée. Bouteille d’eau à la main.

Un vrai petit cliché Instagram.

Je ne comprends pas cette fascination de vouloir ressembler à tout prix aux autres.

Je sais bien que ça a un rapport avec la preuve sociale, plus on se sent intégré à un groupe, plus on a la sensation d’exister.

Mais pourquoi ne pas se réinventer sa propre séquence ?

Si à l’école primaire, on nous enseignait les pièges de l’inconscient au lieu de nous bassiner uniquement avec des maths et du français, on comprendrait peut-être mieux comment vivre ensemble.

Et surtout, on apprendrait à se connaître dès l'âge où on en a besoin, et pas à 40 ans, quand la moitié de sa vie est déjà écoulée.

Naka.

Recentre-toi.

Objectif initial : savoir à qui tu vas avoir affaire pendant trois jours.

Elle, par contre…

Elle a une grâce et une beauté comme jamais. Des cheveux bouclés incroyables. Des yeux verts. Un grain de beauté subtil près des lèvres. Des taches de rousseur. Un sourire qui appelle la douceur.

Elle doit faire craquer tous les hommes qui la regardent.

Et peut-être pas que les hommes même.

Une voix familière attire mon attention. Jean-Phiphi a dû faire une connerie, parce que ma mère semble contrariée.

— Vas-y, dit-elle d’un air courroucé. Fais-toi plaisir, surtout.

Je suis juste à côté de toi, mais continue.

— Mais non, je t’assure que je regardais dehors. Les oiseaux sont étranges, je trouve.

— Ah oui ? Et il y avait des flamants roses aussi ?

— Tu crois toujours le pire.

— Le rasoir d’Ockham, chéri. Le rasoir d’Ockham.

Ah ah.

Je ne suis pas la seule à avoir remarqué Boucles d’ange, apparemment.

Il est mal.

Ah, ce fameux rasoir d’Ockham. C’est l’idée que l’explication la plus simple est souvent la meilleure. En gros : s’il regarde dans la direction d’une femme sublime, il y a plus de chances qu’il regarde la femme sublime que les oiseaux.

Depuis que ma mère a enfin accepté que j’aie un téléphone, je me cultive. Il ne faut pas croire que les réseaux rendent seulement asservi. Ils rendent aussi très forte en culture générale.

Mes yeux repartent à la recherche d’une nouvelle cible.

Instagram a l’air d’avoir une urgence. Il se précipite vers l’avant du car et entame une discussion animée avec le chauffeur et Gatoum.

Arrêtons-nous deux minutes sur ce dernier.

Taille moyenne, calvitie prononcée, mais assumée. Il ne porte pas de casquette, lui, contrairement à Jean-Phiphi, qui tente de cacher le fait que ses follicules ont abandonné le combat.

Check.

Mot difficile de la semaine placé.

Gatoum a un sourire large, une manière de parler qui rassure, et une énergie de prof de sport persuadé que marcher trois kilomètres dans la forêt, c’est “une petite balade sympa”. Il a un côté rassurant qui me fait penser à mon père.

Au moins, je me sentirai en sécurité avec lui.

Anyway, Instagram semble gagner sa cause, parce que je sens le véhicule ralentir. Depuis tout à l’heure, je le vois boire, et vu la manière dont il se tortille, ce ne serait pas étonnant qu’il veuille se soulager.

Gatoum se tourne vers nous, sourire aux lèvres.

— Ça va, les amis ? On va profiter que Luc ait une vessie trop petite pour visiter un endroit qui me plaît particulièrement avant d’arriver à Hypya. Ça nous prendra une petite heure et ça nous permettra de nous dégourdir les jambes. J’annonce une mini-cascade avec possibilité de baignade. Tout le monde a bien mis son maillot comme prévu ?

— Ce n’était pas prévu du tout, lâche une femme brune qui ressemble à Kim Kardashian, mais version brouillon. On devait se baigner à l’abri, non ?

— Effectivement, répond Gatoum avec enthousiasme. Mais les imprévus laissent toujours de la place aux meilleures sensations.

— T’inquiète pas, chouchou, je t’ai prévu ton maillot dans ta mallette de secours, dit le voisin de Kim.

— Ah, tu es un amour, ma biche, lui répond-elle.

Pour moi, il ressemble plus à un chasseur qu’à une biche, mais bon. De nos jours, plus rien ne m’étonne.

— Très bonne idée, nous, on valide ! s’exclame ma mère. Tu as mis ton maillot en avance, ma petite puce ?

— Évidemment, maman ! répond Nilo.

— Et toi, Naka ? Tu viens à l’eau ou tu préfères rester mater ?

— Maman ! Arrête de m’afficher. Et je t’ai déjà dit cent fois que je ne mate pas, j’observe.

— Oui, bien sûr. Comme ton beau-père, au final. Tu as vu des oiseaux toi aussi ?

Elle sourit en coin.

Je souris aussi.

Enfin, j’essaie.

Nilo me presse la main, elle tente de m'apaiser.

En parlant de ma sœur, je me dois de vous en toucher deux mots.

Enilo. Surnom Nilo.

Petite, blonde, yeux d’un bleu éclatant. Stéréotype même de la danseuse étoile en herbe. Elle a de la grâce là où je suis bourrine, de l’élégance là où je suis maladroite, de la douceur là où je pars au quart de tour.

Parfois, elle a beau être ma petite sœur, je me sens jalouse d’elle.

Mais ça, jamais je ne lui avouerai.

Et puis ma mère est plus tendre avec elle. Je le vois bien.

Sa voix change quand elle lui parle. Ses gestes aussi.

Avec Nilo, elle arrange une mèche. Avec moi, elle corrige une posture.

Je trouve ça injuste.

Et je déteste trouver ça injuste, parce que Nilo n’y est pour rien.

Elle tire sur mon haut.

— On y va, Naka ?

Le groupe d’étudiants s’est déjà levé. Les trois ont sûrement oublié leur maillot. Peut-être une occasion d’en voir un peu plus sur l’anatomie de NY.

De toute façon, je vais me baigner aussi. Je le verrai à ce moment-là.

— Enilo… Toujours dans mes pattes, hein, dis-je avec une pointe d’aigreur.

Ses yeux se baissent une seconde.

Juste une seconde.

Assez pour que je le voie.

Et assez pour que je fasse semblant de ne pas l’avoir vu.

Si elle reste avec moi, c’est sûr qu’ils ne me calculeront pas.

Il faut que je trouve un moyen de l’évincer.

Le car s’arrête.

Les sourires apparaissent aussitôt sur les visages. Les mots cascade et baignade ont vraiment un pouvoir incroyable sur les humains.

Gatoum se lève.

Enfin, Gatoum…

Gratoum, maintenant.

Il passe son temps à se gratter le nez. C’est une horreur.

— Allez ! Tout le monde dehors ! Ceux qui ne veulent pas se baigner, venez au moins vous dégourdir les jambes et admirer le spectacle !

Tout le monde descend tranquillement.

J’adore me faire des films sur les gens et leur trouver des surnoms, leur imaginer des vies, des secrets, des défauts.

Sale manie, je sais. Mais tout le monde fait ça, non ?

Personne ne le dit tout haut, c’est tout.

En descendant, je ressens de la chair de poule sur mon bras.

Je manque presque la marche.

Mon regard vient d’être attiré par une ombre dans l’arbre en face de moi.

L’air me paraît électrique.

J’ai la sensation qu’on me fixe.

Je me gratte le bras et la sensation disparaît.

Je dois me faire des idées.

Gratoum nous met en rang.

Il croit qu’on est à l’école ou quoi ? Instagram part en trombe et disparaît derrière un bosquet.

Ce n’est que maintenant que je remarque vraiment la beauté de l’endroit. Un arbre immense se dresse devant nous.

Plusieurs troncs, mais une seule base. Ils s’entremêlent comme s’ils ne pouvaient pas se passer les uns des autres.

Autour, la végétation est dense, presque trop verte. Le genre de décor qui te donne l’impression d’être minuscule, comme si la forêt avait décidé de te remettre à ta place.

Gratoum lance le départ de l’expédition. On avance par deux.

Je décide que c’est le moment parfait pour me débarrasser de mon boulet.

— Ma petite sœur chérie ? Tu peux aller me prendre ma serviette ? Je crois que je l’ai oubliée sur mon siège.

— Je ne suis pas ta boniche, hein.

— Allez… Je te donnerai ce que tu sais.

Elle s’arrête. Je vois l’hésitation dans ses yeux.

— Trente minutes, alors, dit-elle.

— Trente minutes.

Elle soupire, puis repart vers le bus.

Je suis horrible.

Mais efficace.

La phrase me traverse avec une facilité dégueulasse. Je la chasse aussitôt.

J’en profite pour me glisser à côté de NY. Mes doigts sont juste à côté des siens. Pendant une demi-seconde, j’ai presque l’impression qu’il pourrait me prendre la main.

— Salut, dis-je, déjà beaucoup trop rouge.

Je ne sais pas quoi lui dire.

Vite.

Trouve un truc.

C’est toujours plus facile dans l’imaginaire que dans la réalité.

Dans ma tête, je suis brillante, drôle, mystérieuse. En vrai, mon cerveau fait écran noir.

— Il fait chaud, non ?

Super.

Une question de mon père.

— Ouep. Ça va, la miss ? me répond-il avec un air jovial.

Il m’appelle “la miss”.

Première hypothèse : ça ne doit pas voler très haut sous la casquette.

Deuxième hypothèse : il est gêné aussi et dit n’importe quoi.

Je choisis la deuxième. Elle m’arrange. Dans la vie, quand on ne peut pas connaître la vérité, autant choisir l’option qui fait le moins mal.

— Oui, mais j’ai hâte d’être dans l’eau pour me rafraîchir.

Je prends un air décontracté. Enfin, j’essaye.

— Par contre, j’ai un peu peur de l’eau profonde.

Je dis ça pour faire sortir son côté sauveur. Les garçons adorent croire qu’on a besoin d’eux.

— Ne t’inquiète pas. Si tu te noies, je viendrai te sauver.

Bingo.

— On verra bien si tu en es capable.

Faire la meuf détachée, ça marche toujours.

Enfin, normalement.

— Je suis capable de beaucoup de choses, dit-il avant d’accélérer le pas d’un air vexé.

Oups.

J’ai touché un point sensible.

Mon regard est attiré par une forte luminosité.

Une clairière apparaît devant nous. Une petite cascade coule en amont d’un lac magnifique.

L’eau scintille sous le soleil, entourée de roches claires et de racines qui plongent presque jusqu’à la surface.

Je ne pensais pas que l’Auvergne pouvait ressembler à ça.

Gratoum nous donne le feu vert en commençant déjà à se déshabiller.

Il plonge directement. Aucune hésitation.

Je vois Kim et sa biche discuter avec tout le monde, papillonnant à droite à gauche. On dirait une politicienne en pleine campagne présidentielle.

NY me fait un clin d’œil, retire son tee-shirt et se dirige vers l’eau en bousculant ses comparses.

Check.

Le mot de la semaine dernière réemployé.

On se tape ce délire avec ma best depuis qu’on a craqué sur le prof de français. On essaye de placer des mots compliqués en cours pour le faire tilter. J’adore voir son petit sourire de satisfaction quand il comprend.

Je crois que NY n’est plus vexé. Il change vite d’émotion, dis donc.

Je n’ai même pas pensé à lui donner mon prénom. Ni à lui demander le sien.

Bon. J’ai trois jours pour le faire.

Ça devrait aller.

Maman et Jean-Phiphi sont de la partie aussi. Mes yeux ne peuvent pas s’empêcher d’observer au lieu d’agir. On pourrait croire que je passe mon temps à mater.

C’est vrai que je regarde, mais ce que j’aime surtout, c’est détailler les gens. Leur démarche, leur tenue, leur attitude.

Tout raconte quelque chose.

Banane Gucci, par exemple.

J’aime bien le regarder. Il joue le dur, mais “joue” est le bon terme. Ses manies, ses gestes, son regard trop contrôlé… tout me donne l’impression qu’il camoufle quelque chose.

Ses deux acolytes lui ressemblent, mais on comprend vite que c’est lui le meneur.

Parlons de leurs barbes deux minutes.

Ok, les femmes aiment la barbe, mais les gars se ressemblent tous en ce moment.

J’ai l’impression d’avoir des triplés devant moi.

Pas très loin, Boucles d’ange se met de la crème avec une délicatesse tellement exagérée que je me demande si elle aura le temps de se baigner avant la fin du séjour.

J’aime un peu trop la regarder.

Je me demande si je ne suis pas des deux bords, finalement.

Avec ma best, on s’embrasse parfois sur la bouche pour rigoler, mais je ne ressens pas d’attirance pour elle.

Alors que là…

Ma béatitude est coupée par deux tornades qui traversent mon champ de vision : les deux petits du fond du bus. Ils ont l’air de s’entendre à merveille. Les exacts opposés. L’un grand, l’autre minuscule. L’un veut tout contrôler, l’autre suit avec un sourire innocent.

— Moins vite, Newo. Je vais me soulager rapide et je reviens, dit Luc. Attends-moi près de la dame qui met de la crème, s’il te plaît.

— Mais je suis avec Wen.

— Fais ce que je te dis, je reviens dans 2 min.

L’ado s’approche de Boucles d’ange en soupirant.

Elle lui sourit.

Elle lui propose sûrement de lui mettre de la crème, parce que je la vois lui tendre son tube.

Il la regarde avec une admiration à peine dissimulée.

C’est drôle de voir sa tête virer au rouge vif quand sa main effleure la sienne.

Il en a oublié toute sa contrariété.

Il n’y a vraiment pas d’âge pour tomber amoureux.

Une voix m’interpelle sur le côté.

— Mamie, il paraît que dans ce lac, il y a des requins et des alligators, dit Wen d’un air très sérieux.

— Bien sûr, mon Ptik. Et tu sors ça d’où ?

— Des scientifiques de l’internet. Je viens de regarder sur ChatIBD.

— Évidemment, alors, dit-elle avec une ironie à peine dissimulée.

Tik et Tok, voilà leur nouveau surnom.

Ils sont marrants à observer. J’ai la sensation de swiper à chaque fois que je les regarde.

Tout à l’heure, ils ont même réussi à gratter un morceau de sandwich à l’étudiant rondouillard avec NY. Ils lui ont fait un tour de magie avec des cartes. Il a été impressionné, alors il leur a donné un bout à chacun.

Au début, je ne comprends pas ce qui me dérange.

Tout est encore là : la cascade, les rires, l’eau qui éclabousse les rochers..

Et pourtant, quelque chose manque.

Je tends l’oreille.

Les oiseaux.

Je ne les entends plus.

Même les insectes semblent avoir disparu.

Le silence ne tombe pas d’un coup.

Il s’installe doucement, comme une main posée sur ma bouche.

L’air devient trop calme.

Trop immobile.

La chair de poule revient se loger le long de mes bras.

Je tourne lentement la tête vers les arbres.

La forêt retient son souffle.

Je le vois.

Il me fixe.

Des yeux noirs comme ses plumes.

C’est un corbeau, je crois.

Ou une corneille.

Je confonds toujours ces deux-là.

Bon. Ce n’est qu’un volatile. Je n’ai pas à avoir peur d’un oiseau.

Mon imagination est juste trop débordante.

À cet instant précis, un son étrange traverse l’air.

Pas vraiment un bruit.

Plutôt une pression.

Comme si quelque chose d’invisible venait d’appuyer sur le monde.

Mon malaise s’intensifie aussitôt. Un vent me traverse.

Je ressens comme un souffle qui s’empare de moi, puis me relâche brutalement.

L’air change.

Il devient trop présent.

Trop épais.

Je le sens entrer en moi de toutes parts, dans mon nez, dans ma gorge, dans ma bouche.

Il y en a trop.

Beaucoup trop.

C’est désagréable.

Un vertige m’envahit. Je vacille.

Un bourdonnement tape contre mes oreilles.

Je lève les yeux.

NY est en peine, lui aussi. Il se tient les épaules avec ses bras et tremble de tout son long. L’eau est pourtant chaude, mais il se comporte comme s’il se trouvait dans une chambre froide.

Ses dents claquent si fort que je les entends de là où je suis.

Puis il bouge.

Malgré ses tremblements, il fonce vers son collègue. L’autre est en train de sombrer dans l’eau. NY l’attrape sous les aisselles et le remonte comme il peut.

Pendant une seconde, je ne vois plus le gars qui faisait le beau.

Je vois quelqu’un qui a peur, mais qui y va quand même.

Ma mère panique. Elle a la bouche ouverte et les deux mains crispées autour de sa gorge. Jean-Phiphi est à genoux devant elle. Ses mains tremblent. Son visage est rempli d’incompréhension.

Je veux aller vers eux.

Je devrais aller vers eux.

Puis je pense à Enilo.

Où est Nilo ?

Elle est repartie au bus. Elle devrait déjà être revenue.

Mon ventre se serre.

Pas comme quand on a peur pour soi.

Pire.

Banane Gucci, qui semblait dormir deux minutes plus tôt, a la bouche ouverte et le corps secoué d’une convulsion violente.

Boucles d’ange fait tomber sa crème. Son visage n’a plus rien d’angélique. Ses yeux sont révulsés, et un crispement tord son cou d’une manière qui ne semble pas naturelle.

Instagram n’a pas eu le temps de se changer.

Il s’emmêle dans son pantalon baissé, trébuche et frappe sa tête contre une pierre.

Une mare de sang commence déjà à s’étendre autour de son crâne.

La grand-mère de Wen, assise près d’un arbre, se prend la gorge à deux mains et appelle à l’aide d’une voix à peine perceptible.

Tik et Tok semblent absorber trop d’air, eux aussi.

Je sens leur panique monter.

Je change d’itinéraire en voyant ma mère qui semble reprendre un peu son souffle.

Jean-Phiphi aussi.

Mais les petits, eux, me paraissent paniqués et sont livrés à eux-mêmes.

Et moi, je ne sais même plus où regarder.

J’ai du mal à avancer. J’ai comme un rot coincé dans la poitrine. Mes jambes sont lourdes. Chaque pas me demande un effort ridicule.

— Tik et Tok, ça va ? demandé-je d’une voix que j’essaye de rendre apaisante. J’ai l’impression de respirer trop d’air d’un coup. Vous ressentez quoi, vous ?

— Oui, on ressent la même chose, et… hup ! J’ai le hoquet, répond Wen.

— Pareil pour moi, ajoute Newo. Et j’ai du sang qui me sort du nez.

Il ravale ses larmes, mais elles brillent déjà dans ses yeux.

Je voudrais lui dire que ce n’est rien.

Je voudrais être le genre de personne qui sait quoi faire.

Je voudrais être adulte, juste cinq minutes.

— Ça va aller, les gars. Je ne sais pas ce qui nous arrive, mais je ne pense pas que ce soit grave.

Je dis ça avec le plus de conviction possible.

Même si je n’y crois pas vraiment.

— Vous n’avez pas vu la petite blonde qui était avec moi ?

Ils secouent la tête.

— Non.

Je lève les yeux autour de moi.

Où est-elle passée ?

Elle était juste à côté de moi il y a cinq minutes.

Dire que je voulais m’en débarrasser il y a dix minutes, et que maintenant, je donnerais n’importe quoi pour la voir apparaître avec ma serviette dans les bras.

La honte me traverse.

Une honte brûlante, presque plus violente que la peur.

Je voulais qu’elle disparaisse.

Elle a disparu.

Comment une réalité peut-elle changer aussi vite ?

Le chaos est total.

Tout le monde semble atteint d’une manière ou d’une autre par cette onde invisible.

Des corps tremblent.

D’autres restent immobiles. Certains suffoquent, d’autres respirent comme s’ils ne pouvaient plus s’arrêter.

Ma mère m’appelle.

Je l’entends.

Son cri me coupe en deux.

Mais je ne réponds pas.

Tout ce qui compte, maintenant, c’est Enilo.

Je dois m’assurer qu’elle va bien.

Je fais un pas.

Puis plus rien.

Mon corps refuse d’avancer.

Des tremblements me prennent d’assaut. Le bourdonnement grossit dans mes oreilles.

Le vertige revient, plus fort.

Mon regard est attiré par une ombre.

Non.

Pas une ombre.

Un oiseau.

Cet oiseau.

Encore.

Il est là, perché entre deux branches, parfaitement immobile.

Il me fixe.

Mais qu’est-ce qu’il me veut ?

Mes yeux deviennent lourds.

Mes forces m’abandonnent.

Mes genoux cèdent.

Je tombe.

Je ne l’aurai pas revue, finalement.

Nilo… Où es-tu ?

Envie de continuer ? Le chapitre 2 vous attend.

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Six chapitres pour découvrir l’histoire.

Tous les chapitres sont accessibles gratuitement. Choisissez un chapitre ou commencez au début.

  1. Chapitre 1 — L’Impulsion
  2. Chapitre 2 — L’Éveil
  3. Chapitre 3 — Le Souffle
  4. Chapitre 4 — Découverte
  5. Chapitre 5 — Hypya
  6. Chapitre 6 — Mantah
La quête HypSens

Écrire aujourd’hui. Éditer quand le livre sera prêt.

HypSens est en cours d’écriture. La quête a vocation à accompagner sa création dès maintenant, puis à préparer sa correction, sa fabrication et sa diffusion une fois le manuscrit terminé. Aucun calendrier de parution n’est promis.

Écriture et nouveaux chapitres
Correction et relecture
Mise en page et fabrication
Diffusion du livre terminé
Un projet à soutenir et à faire grandir ensemble

Les contributions aideront à poursuivre l’écriture, puis à préparer l’édition du roman. Les usages prévus et les frais de la collecte seront clairement indiqués lors de son ouverture.

La collecte n’est pas encore ouverte sur ce site.
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Tous les chapitres publiés sur ce site seront gratuits. Si HypSens vous touche et que vous souhaitez accompagner son écriture puis sa publication, vous pourrez faire un don du montant de votre choix. Aucun palier, aucune contrepartie, aucune obligation.

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La participation ne donnera pas lieu à un reçu fiscal ni à une réduction d’impôt. [LIEN DE PAIEMENT À AJOUTER APRÈS VALIDATION]

Derrière HypSens · HypOwl

La parole à l’auteur

Portrait de HypOwl, auteur d’HypSens

J’écris HypSens parce que cet univers me donne chaque jour un objectif et m’aide à harmoniser mon hypersensibilité. J’aime les mots, j’ai de l’imagination, et j’ai envie de donner vie à ces histoires et de les partager. Dans ce roman, je veux faire de l’hypersensibilité une force, lui donner la place du héros là où elle est si souvent perçue comme un défaut. Si je partage mes mots, c’est avec l’espoir qu’ils puissent toucher vos maux.

Faire circuler l’histoire

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