Le Souffle
Oren
Encore une fois, je n’ai pas su gérer mes émotions. Est-ce que j’ai bien agi ? N’ai-je froissé personne ? Je ne supporte pas de me dire que j’ai contrarié quelqu’un. J’aime sentir que je m’adapte.
Une main posée sur mon épaule me sort de mes pensées.
— Prends à gauche à la prochaine bifurcation, me dit Gatoum.
Si on n’a pas encore ces satanées racines qui nous bloquent l’accès, ça devrait passer.
J’ai vraiment du mal avec les personnes tactiles. Je les trouve souvent sympathiques, mais je ne supporte pas qu’on pénètre dans ma zone d’intimité sans y avoir été convié.
On aurait dû arriver à l’abri depuis un certain temps déjà, mais notre car s’est retrouvé bloqué par une racine de la taille d’un petit muret dressée en travers de la route.
Je ne conduis plus vraiment.
Je suis sur le qui-vive.
Je vérifie les respirations, les visages, les blessés, l’heure.
Neuf minutes qu’on est sur ce chemin.
Comme si vérifier qu’ils étaient encore là pouvait suffire à me maintenir à flot.
J’ai toujours eu le béguin pour les chiffres, pourtant je n’aimais pas les maths à l’école. Il faudrait inventer une autre matière qui les utilise sans entrer autant dans les profondeurs.
Pour vérifier que tout le monde va bien, j’ai un allié de taille : mon rétroviseur intérieur.
Il me permet de voir l’ensemble du car derrière moi.
Naka est toujours aux côtés de sa sœur, Nilo, qui semble simplement endormie, paisible.
simplement endormie, paisible.
On a vérifié qu’elle respirait après l’avoir retrouvée évanouie dans le car. C’est toujours le cas, mais elle ne s’est pas encore réveillée.
Sa mère l’accompagne et lui chante une chanson douce.
Derrière elles, Jean-Phiphi les regarde avec tendresse.
Quand il m’avait parlé sur le parvis de l’aéroport, il m’avait semblé être un beau-père attentionné pour les deux petites.
Depuis que Naka l’a trouvée dans cet état, elle n’a plus bougé.
Elle l’a prise dans ses bras, la berce et reste immobile, à l’exception de ce mouvement régulier de va-et-vient. Je la sens figée dans son émotion. La casquette NY, qui n’était pas la sienne quelques instants auparavant, reste fixée sur son crâne.
Quand je la revois, je me sens piqué par le poison du remords…
En même temps, on n’avait pas le temps. Je pense donc que notre décision était justifiée. Faire ce choix était horrible, mais je ressens malgré tout une forme de soulagement d’avoir eu le droit de faire quelque chose d’interdit.
Mon attention est attirée par une racine que je franchis en douceur.
J’observe la végétation et constate qu’elle se multiplie de plus en plus.
Depuis l’apparition des abris Hypya, il y a quelques dizaines d’années, elle était déjà en pleine expansion. Mais depuis que cette sorte d’onde de choc nous a frappés, elle est passée à la vitesse supérieure. Tout grandit à vue d’œil.
Un éclat de voix retentit.
Il provient du côté d’Hiva. Lorsque je pose les yeux sur elle dans le rétro, un souvenir me revient.
Je faisais entrer les passagers dans le car lorsque Taran s’énerva contre une personne qu’il ne trouvait pas assez rapide.
Soudain, sur sa droite, une plante émergea et fila vers lui à toute vitesse, une sorte de dard pointé en avant.
Hiva, qui s’apprêtait elle aussi à monter dans le car, se trouva sur sa trajectoire et reçut le harpon de la nature en pleine cuisse. Elle hurla tandis que la pointe lui transperçait la jambe de part en part.
Azuk, qui avait récupéré au préalable la hache de survie du car, trancha net la tige de la plante.
Hiva fut aussitôt prise de vertiges.
Hiva fut aussitôt prise de vertiges.
Taran la prit alors dans ses bras et la transporta jusqu’au car.
Une femme blonde à la coupe au carré, que j’avais déjà vue avec elle, les accompagna. Son visage figé me fit comprendre qu’elle était en état de choc.
C’est à ce moment-là qu’arriva la fameuse Elyne.
Au début, je la trouvais sympathique. Elle se proposa de s’occuper d’Hiva et s’acquitta même de cette tâche avec brio.
La collègue, encore sous le choc, parvint à suivre les instructions qu’Elyne lui transmettait. Ensemble, elles réussirent à stabiliser Hiva suffisamment pour qu’elle puisse supporter le trajet jusqu’à l’abri.
— Là-bas, nous pourrons la soigner convenablement, nous avait assuré notre guide.
La route dans l’autre sens étant barrée et l’urgence de la seconde impulsion ne nous laissant presque aucun répit, l’option de l’hôpital fut rapidement écartée.
Elyne fut donc félicitée par l’ensemble des passagers pour sa prise d’initiative.
À cet instant, j’aperçus dans ses yeux une petite lueur de fierté qui ne me plut pas du tout.
Lorsque je lui demanda gentiment de parler moins fort parce que cela gênait ma conduite, elle me lança un regard noir.
Une racine émerge. Je ne la vois qu’au dernier moment, puisque je suis encore plongé dans mon souvenir, et le car subit un important soubresaut.
Je regarde immédiatement dans le rétro pour voir s’il va bien.
Il est là, assis sur son siège à côté de Newo.
Lucas se trouve également auprès d’eux et occupe les deux enfants comme il le peut.
Je vois Newo donner une peluche à Wen. Il me semble reconnaître le Lynel qu’il tenait en montant dans le car.
Lucas les distrait avec un tour de magie. Il glisse une carte derrière son oreille et elle disparaît.
Je vois sa grand-mère derrière lui. Elle le surveille sans le materner, ça me plaît.
J’esquive une branche qui n’a rien à faire là… ou alors serait- ce le contraire ?
Est-ce nous qui n’avons rien à faire ici ?
Je me demande jusqu’où la nature s’est développée.
Seules les plantes sont-elles concernées ?
À cause de mon embardée, Lucas est projeté contre la vitre À cause de mon embardée, Lucas est projeté contre la vitre du car. Je l’entends protester contre ma conduite, mais il semble aller bien.
Je vois Jean-Phiphi replacer doucement la tête de Nilo, ballottée par la secousse. Il prend bien soin de ses belles- filles, en tout cas.
Leur mère continue de chanter malgré les mouvements du car.
Et Naka reste fidèle à son mutisme.
Un mouvement brusque dans le rétroviseur m’extrait de mes pensées.
La collègue d’Hiva quitte soudain son état de sidération et se met à paniquer en se levant de son siège. Elle hoquète et tremble, les yeux révulsés.
Gaan se lève à son tour et la prend dans ses bras. Il l’empêche de bouger tout en lui susurrant des paroles que je ne parviens pas à entendre.
Elle commence à se calmer, puis fond en larmes sur son épaule. Il lui caresse les cheveux et la fait s’asseoir à côté de lui, sans cesser de lui parler doucement.
J’ai toujours eu un faible pour les personnes qui parviennent à agir avec douceur tout en obtenant des résultats significatifs.
— L’abri n’est plus très loin, m’annonce Gatoum. On devrait y arriver après cet embranchement… sans doute. S’il n’y a pas un nouvel arbre qui s’est mis en travers du chemin d’ici là, bien sûr.
L’étudiant grassouillet partage de la nourriture avec Wen et Newo. Je l’aime bien aussi, celui-là. On voit qu’il n’a pas seulement la main sur le paquet de chips, mais également sur le cœur.
Gatoum tousse. Une toux bien grasse.
Des paroles me parviennent depuis les sièges situés juste derrière moi. Il s’agit d’Eloan et du deuxième collègue d’Adam, mais je ne connais pas son prénom. Je sais seulement qu’il a des oreilles qui me font penser à un dessin animé de mon enfance : Dumbo.
— Adam est mort… J’ai encore du mal à y croire, dit ce dernier.
— Oui, moi aussi, répond Eloan.
— Elle lui a pris sa casquette, tu as vu ?
— J’ai remarqué. Mais tu aurais le cœur de la lui reprendre ?
— Elle ne le connaissait pas. Nous, oui.
— Parfois, un échange d’un instant suffit à rendre un acte légitime. Et puis, Adam aurait préféré qu’elle soit sur la tête légitime. Et puis, Adam aurait préféré qu’elle soit sur la tête d’une jolie fille plutôt que sur tes grandes oreilles.
— Mouais… On en reparlera quand tu en auras en forme d’antennes.
Tous les deux se mettent à pouffer d’un rire étouffé, comme s’il était interdit de rire à un moment pareil.
La vie reprend toujours son cours, comme un fleuve cherchant à rejoindre la mer.
Au détour d’un virage, une masse immense couverte de taches bleutées traverse la route et s’arrête à plusieurs dizaines de mètres du car.
Elle se tourne vers nous.
— Qu’est-ce que c’est que ce monstre ?
Azuk vient voir ce qui se passe. Gatoum devient livide.
— Mais c’est quoi, ce… cette chose ? demande Gatoum.
— Franchement, je n’ai pas envie de le savoir, lui répond Azuk.
— On est d’accord sur ce point, dis-je.
J’aperçois un chemin qui s’enfonce dans la forêt sur la gauche et décide de l’emprunter.
— Joli réflexe, doc, ajoute Azuk avec un clin d’œil.
— Je ne suis pas doc. Arrêtez avec ça, dis-je en rougissant légèrement.
Je ressens toujours de la fierté lorsqu’un autre me donne son approbation, puis cela m’agace aussitôt d’y être aussi sensible.
On s’enfonce dans la végétation. Dans mes rétros extérieurs, je vois la nature se refermer derrière nous.
S’il y a une racine infranchissable ou une autre sorte de monstre devant nous, on ne pourra plus faire marche arrière.
Un nouvel embranchement s’offre à moi. Je ralentis et interroge Gatoum du regard.
— Alors ? Par où ?
Il semble perdu, encore choqué par notre rencontre précédente.
Azuk hausse les épaules.
Je dois me décider seul.
J’aperçois un oiseau noir comme le pétrole sur le chemin de droite.
Il semble fixer un point dans le car, derrière moi. Je me retourne et aperçois Naka qui sort enfin de sa léthargie et retourne et aperçois Naka qui sort enfin de sa léthargie et sourit dans sa direction.
Je décide de prendre sa présence comme un signe et de le suivre.
Comme s’il voulait me conforter dans ma décision, l’oiseau s’envole au moment où je m’engage sur ce chemin.
Une autre passagère craque à ce moment-là et se met à crier que c’est la fin du monde. Elle cherche à ouvrir les portes arrière du car.
Taran essaie de la retenir, mais elle se débat, le griffe et cherche à le mordre pour qu’il la lâche. Tout à coup, il lui assène une énorme gifle qui l’assomme sur-le-champ.
Je me demande même si elle n’est pas morte, tant le choc a été violent.
Elyne se lève comme pour protester, mais un regard d’Azuk suffit pour qu’elle se rassoit et retourne auprès d’Hiva.
Le car semble retenir son souffle…
Saïa se lève à son tour.
Azuk la regarde, mais elle n’en a cure.
Elle passe près de Taran, qui baisse les yeux à son approche.
Elle s’agenouille près de la femme étendue au sol et lui prend le pouls.
— Elle respire. Tout va bien.
Saïa se tourne vers Taran.
— Quelle méthode charmante, ajoute-t-elle avec une ironie à peine dissimulée.
Elle s’assied à côté de la jeune femme et pose la tête de cette dernière sur ses genoux.
Le silence ne dure pas.
Quelque chose frappe le car.
Je me dis d’abord qu’une pierre a dû être projetée contre la carrosserie, mais la peur s’insinue en moi. Un nouveau choc vient confirmer mon état d’alarme.
Azuk se précipite vers les fenêtres.
— Les plantes, encore ! Elles se précipitent sur nous !
Gatoum se met à tousser et à paniquer.
— Accélère ! Vite !
— Je fais ce que je peux ! Ça reste un car, d’accord ? Et la route est tortueuse, alors ferme-la et laisse-moi me concentrer !
Il se renferme et ne pipe plus un mot.
Mince, j’ai laissé échapper ma noirceur…
Mince, j’ai laissé échapper ma noirceur…
En accélérant, je vois Hiva grimacer. Je dose ma vitesse pour passer en mode « conduite d’urgence SMUR embarqué », comme au temps de mes gardes au SAMU.
J’entends les plaintes derrière moi. Cela me torture de ne pas pouvoir prendre soin de tout le monde à bord. En tant que chauffeur du car, je me sens responsable du malheur de chacun.
Je dois trouver la solution. Je suis sûr qu’au fond de moi, j’en ai la capacité.
Azuk a récupéré son arme et se prépare à passer à l’action si une plante parvient à se frayer un passage. Il me surprend en train de le regarder et m’interpelle avec autorité :
— Concentre-toi sur la route. Je gère la sécurité. Chacun son rôle.
Il lève la tête et se retourne.
— Taran, Gaan, trouvez de quoi trancher et mettez-vous en position.
Je les vois tous les deux chercher de quoi se défendre. Taran prend son couteau de randonnée et le tient fermement, tandis que Gaan arrache la tablette fixée à un siège pour s’en faire une sorte de bouclier.
Je ne suis pas sûr que ces armes soient très efficaces, mais à bord d’un car, difficile de trouver mieux.
Un fracas retentit !
Il provient de la gauche du car. Je vois Lucas extraire les petits de leur siège.
— Sortez de là, les enfants ! Quelque chose a frappé la carrosserie !
Des cris s’élèvent près d’eux.
Un autre fracas, plus violent, retentit.
La paroi du car a craqué.
Lucas se met à gémir. Je le vois pâlir brusquement, puis se redresser d’un seul coup. Il porte les mains à son flanc tandis que des cris émergent de l’arrière du car.
Je le vois s’effondrer dans l’allée centrale.
Une tige ressort de son corps et se retire par l’ouverture qu’elle vient de créer.
Gaan se précipite à son secours et le retourne.
Le sang s’est déjà répandu partout.
Le sang s’est déjà répandu partout.
Wen et Newo paniquent.
Saïa les rejoint, les prend dans ses bras et tente de les éloigner, mais Newo se débat de toutes ses forces. Il parvient à se dégager de son étreinte et tombe à genoux près de son oncle.
Des sanglots lui secouent le corps. Il se penche sur Lucas et pose ses deux mains contre lui, l’une sur son torse, l’autre sur son ventre, comme s’il cherchait encore à le retenir parmi eux.
Gatoum, qui était parti voir ce qui se passait, remonte à l’avant du car.
— La pointe l’a traversé trop haut… Il n’y a plus rien à faire.
Sors-nous de là avant qu’une autre ne recommence.
— Il faudrait reboucher le trou pour éviter qu’une plante puisse s’y introduire de nouveau, non ?
Un mouvement brusque dans le rétroviseur attire mon regard.
Une tige vient de pénétrer dans l’habitacle par l’ouverture et se dirige vers un passager. Gaan s’interpose et encaisse le coup avec la tablette. La pointe se fiche dans le matériau et tente de s’en dégager.
Taran arrive à sa hauteur et tranche net la tige avec son couteau.
Le tronçon inerte de la plante s’effondre.
— Trou bouché ! se félicite Taran.
Gatoum reprend entre deux quintes de toux.
— Là ! On y arrive !
Il étouffe dans sa main une quinte plus forte que les autres.
Lorsqu’il la retire, je vois du sang mêlé à ses crachats dans le creux de sa paume.
Il me lance un regard paniqué.
Je n’ai pas le temps de lui parler : une sorte de bulle nous barre le passage.
Je commence à freiner. Je ne sais pas comment réagir. Dois- je m’arrêter ou continuer ?
Je me sens paralysé par ces deux possibilités contraires. Je ne vais pas réussir à prendre une décision.
— Fonce ! me crie Azuk.
— On n’a plus le temps de réfléchir ! ajoute Gatoum.
J’accélère.
Je ferme les yeux au moment de traverser cette bulle. Je ne Je ferme les yeux au moment de traverser cette bulle. Je ne crois pas en Dieu, mais je crois en la Vie, alors je prie de toutes mes forces.
Le car est comme absorbé par une bulle de savon géante.
Tout ralentit.
Le car ne roule plus, il lévite. Une sensation de légèreté m’envahit.
Nous sortons de cet état en traversant la paroi intérieure de cette mystérieuse bulle.
Je roule désormais sur un chemin libéré de toute entrave.
Je ne ressens plus cette oppression.
Pendant une ou deux minutes, personne ne s’exprime. On roule, tout simplement.
Taran finit par rompre cet étrange silence.
— Waouh ! C’était démentiel, cette bulle ! Et ce changement total d’environnement !
— Bien joué, doc, me dit calmement Gaan.
— Je respire beaucoup mieux, constate Azuk.
Des approbations se répercutent dans tout le car et je me dis que j’ai pris la bonne décision, même si j’ai été poussé à le faire.
Le paysage est redevenu idyllique. La nature est belle et non plus menaçante.
Et enfin, je le vois.
Un pont nous mènera jusqu’à lui.
L’abri Hypya, immense, se dresse devant nous.
J’immobilise le car. Le chemin ne permet pas d’aller plus loin en véhicule.
Je me retourne et observe les passagers. Cela me fait drôle de pouvoir enfin les voir sans avoir besoin d’un bout de miroir.
Tout le monde semble retrouver peu à peu une respiration normale.
Je glisse un regard particulier vers Wen. Il se trouve dans les bras de Saïa et semble bien se porter.
Un souffle de soulagement traverse le car, mais personne n’ose vraiment se réjouir.
Lucas repose encore au fond de l’allée, son neveu agenouillé près de lui. Chaque respiration retrouvée semble avoir été près de lui. Chaque respiration retrouvée semble avoir été payée par la sienne.
Naka caresse le visage de sa sœur tandis que sa mère continue de fredonner d’une voix tremblante.
Le visage de Nilo est doux et apaisé.
Ses paupières frémissent.
Ses yeux… s’ouvrent.
Un sanglot brise enfin le silence de Naka.
— Nilo… enfin. Tu es là.