Mantah
Wen
Gatoum vient de nous demander de rester dans le dortoir pendant qu’ils s’occupent d’Hiva pour essayer de la soigner. Je m’attendais à entrer dans une grande pièce remplie de lits, un truc assez classique où chacun pose son sac avant de choisir sa place, mais à la place je tombe sur deux énormes canapés installés face à une vue panoramique de la forêt derrière Hypya.
Je m’avance un peu et comprends que la partie où on dort se trouve beaucoup plus loin. « Dortoir » doit sûrement désigner tout cet ensemble de pièces communes plutôt qu’une seule salle avec des lits.
Oulala, il y a même un baby-foot. J’adore ce genre de jeu, surtout parce que les parties sont courtes et qu’il se passe toujours quelque chose. Je crois que tout ce qui peut donner une émotion rapidement m’attire facilement. C’est un peu pareil avec mon téléphone : je commence à faire défiler des vidéos en me disant que celle-là sera la dernière, puis cinq minutes plus tard je l’ai toujours dans la main sans vraiment comprendre où le temps est passé. Là, au moins, si quelqu’un veut jouer au baby-foot, je peux dire que c’est une activité sociale.
Un peu plus loin, deux grandes tables sont déjà dressées avec les assiettes, les verres et les couverts, comme si tout était prêt depuis longtemps pour notre arrivée. Deux hommes s’affairent autour et je vois Azuk et Gaan se diriger vers eux.
— Vous travaillez ici, je suppose ?
— Oui, c’est bien cela. Et vous devez être les personnes prévues pour passer le week-end avec nous, répond le plus petit. Je m’appelle Élias et voici Senn, mon collègue.
Ils sont vraiment différents physiquement. Élias est assez petit, le crâne rasé, mince, et il a plusieurs tatouages qui remontent jusque sur sa tête.
Certains sont d’un vert très vif, presque trop intense pour avoir l’air normaux. Senn, lui, est grand et vraiment balèze. Il a également plusieurs tatouages, mais il y en a un qui attire particulièrement mon regard : un arbre dont les racines semblent rejoindre un triskèle placé juste en dessous. Je n’aurais jamais pensé à mélanger les deux symboles, pourtant je trouve l’ensemble vraiment beau.
Le temps que je reste bloqué sur son tatouage, Azuk a déjà repris la parole.
Le temps que je reste bloqué sur son tatouage, Azuk a déjà repris la parole.
Son regard est perplexe et tout son corps paraît encore tendu par ce qu’on vient de traverser.
— Vous avez ressenti l’Impulsion ?
— L’Impulsion ? répète Élias.
— Oui, la grande onde de choc qui nous a traversés. Depuis, dehors, on se croirait en temps de guerre et vous, vous nous accueillez tranquillement comme si de rien n’était.
— On n’a pas ressenti d’onde comme celle que vous décrivez, répond Élias.
Par contre, il y a eu plusieurs secousses et l’abri s’est légèrement modifié depuis quelques heures.
— On a surtout remarqué des anomalies au niveau des passerelles, ajoute Senn. Certaines zones ne sont peut-être plus aussi sûres qu’avant, alors évitez de vous aventurer n’importe où sans faire attention.
Élias regarde derrière nous, comme s’il cherchait quelqu’un.
— Mais j’y pense, où est Gatoum ? C’est bien lui qui devait être votre guide pour la visite ?
Je vois les épaules et la mâchoire d’Azuk se détendre légèrement à l’évocation de son nom. Le simple fait que ces deux hommes connaissent Gatoum semble suffire à le rassurer un peu.
— Oui. Mais les plantes nous ont attaqués et on a dû emmener une des nôtres en salle de soin immédiatement.
— Les plantes vous ont attaqués ?
— Aussi étrange que ça puisse paraître, oui. Vous n’avez rien eu de ce genre ici ? Depuis qu’on a passé la membrane, elles ne nous ont plus touchés.
Les deux employés se regardent pendant deux ou trois secondes comme s’ils essayaient de communiquer sans parler.
— Pas avec les plantes, non, répond Élias. Par contre, certains endroits ont bougé.
— Les murs ? intervient Bram, qui paraît soudain beaucoup plus intéressé par la conversation.
— Entre autres. Cette ouverture, par exemple, était nettement plus petite avant les secousses. Et un peu plus loin, on en a une autre qui s’est rétrécie.
— Ça n’a pas l’air très dangereux dit comme ça, mais c’est quand même étrange que des matériaux puissent se modifier seuls, répond Bram.
— Il y a d’autres changements aussi.
Bram se rapproche presque immédiatement et Élias paraît tout aussi content d’avoir trouvé quelqu’un qui s’intéresse à ce qu’il raconte. Eloan vient les rejoindre pendant qu’Élias explique qu’une partie d’Hypya a été pensée selon les principes du biomimétisme : au lieu de construire un bâtiment totalement séparé de la nature, les concepteurs se sont inspirés de systèmes vivants pour la circulation de l’eau, la lumière, la ventilation et certaines structures de soutien.
— Donc l’idée, c’était de faire fonctionner Hypya un peu comme un organisme ? demande Bram.
— De s’en inspirer, nuance Élias. Pas de créer quelque chose de vivant.
— Pourtant, si la structure change toute seule maintenant…
— Pourtant, si la structure change toute seule maintenant…
— C’est justement le problème. Elle n’était pas censée faire ça.
Bram pose la main contre la paroi et l’observe avec encore plus d’intérêt.
Eloan regarde plutôt les courbes et les raccords autour de l’ouverture. Je crois qu’Élias et Bram viennent de se trouver une passion commune et qu’on pourrait les laisser discuter d’un mur pendant trois heures sans qu’aucun des deux ne s’ennuie.
Moi, par contre, je commence sérieusement à avoir les crocs. Je cherche Mam’s du regard. Ma grand-mère est une jeune grand-mère et elle déteste qu’on l’appelle mamie, alors Mam’s est le compromis qu’elle accepte avec plaisir, surtout lorsqu’un homme plus jeune pense qu’elle est ma mère. Là, bizarrement, elle ne se dépêche jamais de préciser son âge.
J’aurais aimé que ma mère soit avec nous, mais elle travaille. Encore. Et elle ne s’entend pas vraiment avec Oren non plus. Je devrais sûrement l’appeler papa, mais ça ne me vient pas toujours naturellement. Il a bien essayé d’assumer son rôle, je crois, sauf qu’il est incapable de tenir certaines promesses. Il devait m’emmener à Wallygator, par exemple. J’attends toujours.
On est venus faire ce séjour parce que Mam’s a insisté. Même si elle n’apprécie pas énormément Oren, elle voudrait lui faire ouvrir les yeux sur « la chance d’être parent ». Moi, je me dis que ça fait longtemps que j’ai compris qu’il est comme il est et qu’il faudrait un miracle pour le changer.
Enfin, c’est ce que je me raconte. Si je n’attendais vraiment plus rien de lui, je ne crois pas que je me souviendrais encore aussi bien de toutes les fois où il m’a déçu.
Je repense souvent au jour où on devait aller au cinéma rien que tous les deux. J’avais imaginé notre soirée à l’avance, le film, les popcorns et le retour où on en parlerait ensemble. Il est finalement arrivé avec une de ses copines. Elle était gentille, en plus, donc je ne pouvais même pas vraiment lui en vouloir à elle. Mais je n’avais pas besoin qu’il m’amène encore une nouvelle femme comme s’il essayait de remplacer maman. J’ai déjà une mère. Ce qu’il me fallait ce soir-là, c’était juste un père, pas une seconde maman susceptible de changer six mois plus tard.
Ma mère, elle, travaille trop souvent. Du coup, la personne la plus proche de moi reste Mam’s. Elle est presque toujours là quand j’en ai besoin et, avec elle, je me sens en sécurité.
— Mam’s ? Tu crois qu’on peut aller manger ? Mon estomac commence à gargouiller sérieusement.
— Attends qu’ils finissent de palabrer, mon Ptik. On va déjà poser nos affaires quelque part. Je ne sais pas comment tout est foutu ici, mais j’espère au moins que la douche est bonne, je me sens épuisée comme si j’avais couru un marathon.
— OK…
— OK…
Je me tourne vers Newo.
— Viens, on va poser nos affaires dans les chambres.
— OK, j’arrive.
Karel s’approche à son tour avec son fils Ilyo.
— On va venir avec vous. Sans Gatoum, autant commencer par installer tout le monde.
Puis il interpelle les deux employés.
— Excusez-moi, messieurs. On a des enfants morts de faim et de fatigue, et je crois que plusieurs adultes sont dans le même état. Vous pourriez nous montrer où poser nos affaires et où on peut se reposer ?
— Bien sûr, señor, répond Senn. Suivez-moi.
Son accent ressort beaucoup plus sur le mot señor . Je dirais espagnol, même si je suis loin d’être un spécialiste.
Certains préfèrent déjà abandonner leurs sacs près des canapés pour se mettre en direction du buffet, la chance.
En traversant la salle derrière Senn, je prends mieux le temps de regarder autour de moi. Les tables sont installées sur une partie légèrement surélevée, tandis que les canapés sont en contrebas, dirigés vers l’immense baie vitrée qui donne sur la forêt. J’aperçois aussi le baby-foot et un billard dans le coin nord-est de la pièce. Oui, nord-est. C’est très précis, mais je suis fasciné par les points cardinaux et j’arrive presque toujours à savoir où se trouvent le nord et le sud.
J’ai toujours adoré les histoires d’explorateurs qui partent dans des endroits où personne ne sait vraiment ce qu’ils vont trouver. Mon cadeau préféré vient d’ailleurs d’Oren, ce qui est assez paradoxal vu tout ce que je peux lui reprocher. Il fallait bien une exception à la règle. C’est une vraie boussole de visée, avec un miroir rabattable pour prendre un cap plus précisément, un clinomètre pour mesurer l’inclinaison d’une pente, une petite règle graduée et un cadran phosphorescent pour pouvoir la lire quand il fait sombre. Au dos, il a fait graver une phrase : « C’est la direction qui importe, pas le chemin. »
Je l’ai retournée tellement de fois entre mes doigts que je connais presque chaque marque dessus. Je ne sais pas si Oren a choisi cette phrase parce qu’elle avait un sens particulier pour lui ou simplement parce qu’il trouvait qu’elle faisait bien sur une boussole, mais moi, je l’aime. Et maintenant que je regarde la forêt derrière Hypya, j’ai vraiment envie d’aller explorer tout ça. Les plantes capables d’attaquer, c’est plutôt génial lorsqu’on l’imagine dans une histoire. Quand on voit ce qu’elles sont capables de faire à quelqu’un comme Hiva, ça devient immédiatement beaucoup moins amusant.
Newo doit surtout se sentir complètement seul sans son oncle auprès de lui.
Je le regarde marcher derrière nous, la tête un peu baissée.
— Viens, Newo. On va choisir notre lit avant tout le monde.
— Viens, Newo. On va choisir notre lit avant tout le monde.
— OK, dak, répond-il avec un air abattu.
L’idée réussit quand même à lui rendre un tout petit peu d’énergie.
En allant vers les chambres avec Senn, Karel, Ilyo, Mam’s et Newo, j’aperçois Naka qui se dirige vers la table avec sa sœur. Je sais qu’elle est beaucoup plus grande que moi, mais je ne peux pas m’empêcher de la trouver belle, avec ses longs cheveux, ses taches de rousseur et ses yeux qui donnent toujours l’impression de regarder plus intensément que ceux des autres. Parfois, j’aimerais avoir cinq ans de plus juste pour avoir une chance qu’elle me voie autrement que comme un gamin.
Elle tient la casquette d'Adam, puis la pose dans une assiette. Je ne comprends pas pourquoi. Enfin bref. Je dois oublier ce sentiment inutile.
Toujours plus facile à dire qu’à faire.
Nous passons enfin dans la partie où se trouvent les lits et je ralentis aussitôt. L’endroit est immense. On pourrait facilement faire dormir une cinquantaine de personnes ici sans être les uns sur les autres. De grandes colonnes organiques traversent l’espace et, autour de certaines, des ouvertures donnent directement sur la végétation, comme si on dormait à moitié à l’intérieur du bâtiment et à moitié dans la forêt. Pourtant, je ne sens pratiquement aucun courant d’air et la température reste parfaitement agréable.
— Viens, Newo, on va se mettre près de cette ouverture.
Je baisse la voix avant d’ajouter :
— Ça nous permettra de faire des escapades la nuit.
— Là, je suis déjà plus motivé.
Il retrouve un semblant de vitalité avec cette perspective. On pose nos affaires sur deux lits proches et j’ai déjà envie de repartir explorer pour lui changer les idées, et les miennes aussi, tout en assouvissant mon besoin de découvrir cet endroit.
Je récupère ma boussole et mon couteau, un cadeau de mon grand-père maternel. Il m’a toujours dit qu’un homme devait avoir un couteau sur lui et que, dans sa culture, douze ans représentait déjà un âge où on commençait à prendre certaines responsabilités. Je ne suis pas certain qu’avoir un couteau dans ma poche suffise à faire de moi un homme, mais j’aime l’avoir avec moi. Je prendrai aussi quelques collations pendant le repas, au cas où notre future exploration durerait plus longtemps que prévu.
— D’abord, on va manger. Viens.
Newo ne répond pas.
Je me retourne et le vois debout devant un autre lit. Je n’avais pas remarqué jusque-là que chacun porte une petite plaque avec un nom. Je m’approche, puis je comprends en lisant celui qui se trouve devant lui.
Lucas.
Le nom me coupe immédiatement l’envie de parler. Son oncle aurait dû être ici. Ce lit avait été préparé pour lui avant qu’on arrive, comme tous les autres, et personne n’aurait pu savoir qu’il ne dormirait jamais dedans.
Jusqu’ici, sa mort était restée liée au car, au chaos et à tout ce qui s’était passé dehors. Là, il y a juste son prénom sur une plaque et un lit vide devant nous, et je trouve ça presque encore plus violent.
Mam’s s’approche de Newo avec une lenteur incroyable, comme si elle craignait qu’un geste trop brusque puisse le faire fuir. Elle passe doucement ses bras autour de son cou et de son torse. Il reste raide au début, surpris par cette marque de tendresse, puis se laisse aller contre elle. Quelques larmes glissent d’abord silencieusement sur ses joues, avant qu’un sanglot plus fort lui échappe. Il se retourne alors complètement vers Mam’s, enfouit son visage contre elle et se met à pleurer sans essayer de se retenir.
Elle lui caresse les cheveux sans chercher à faire disparaître ses larmes.
Je reste quelques secondes à côté sans savoir ce que je dois faire. Les moments comme celui-là paraissent toujours beaucoup plus longs lorsqu’on les regarde que lorsqu’on les vit soi-même. Quand Oren travaillait dans les ambulances, il devait sûrement être confronté régulièrement à des gens qui pleuraient comme ça. Je me demande si on peut finir par s’habituer à voir la douleur des autres ou si, même après des années, certaines personnes arrivent encore à passer à travers toutes les protections qu’on se construit.
Mam’s tourne finalement la tête vers moi et libère légèrement un de ses bras. Je comprends ce qu’elle me propose. J’hésite parce que Newo vient à peine de nous rencontrer et que cette douleur est la sienne, pas la mienne, puis je finis quand même par m’approcher. Je passe un bras autour de lui. Il ne me repousse pas. Alors je reste.
Quand ses sanglots diminuent enfin, Mam’s se recule juste assez pour regarder son visage. Elle retire le bracelet qu’elle porte au poignet, composé de petites pierres vertes et noires que je lui ai déjà vues des centaines de fois.
— Tu sais ce que c’est ?
— Non.
— Du jade et de l’obsidienne.
Elle pose le bracelet dans sa main.
— Dans les peuples qui me passionnent, ces pierres avaient une place particulière. Elles n’empêchaient évidemment personne de mourir, mais les humains ont toujours eu besoin de symboles pour garder près d’eux ceux qu’ils aiment.
Newo regarde les pierres sans les refermer tout de suite dans sa main.
— An nochipa tlalticpac, zan achica ye nican, murmure Mam’s.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire quoi ?
— « Pas pour toujours sur Terre, seulement un peu ici. »
Newo renifle et baisse les yeux vers le bracelet.
— Alors Lucas aussi… il était juste là un peu ?
Mam’s prend doucement sa main, celle dans laquelle repose le jade et l’obsidienne, puis la pose contre sa poitrine.
— Tout le monde est là juste un peu, mais toi tu as le droit de le garder ici.
Et ces pierres peuvent en être le symbole.
Newo ferme les doigts autour du bracelet et garde sa main contre son cœur. Je sais bien que Lucas n’est pas dans les pierres et que Mam’s ne prétend pas le contraire. Mais je comprends ce qu’elle essaie de lui donner : quelque chose à tenir quand la personne, elle, n’est plus là.
— Je devrais te le rendre après ?
— Non, il est à toi, je te le donne.
Il peine à dire un merci mais je sens que son émotion est bouillonnante en lui.
Je regarde encore une fois la petite plaque avec le prénom de Lucas, puis Newo dans les bras de Mam’s. Quelques minutes plus tôt, je pensais déjà à explorer Hypya, à courir dans les couloirs et à découvrir tout ce qu’on n’avait pas encore vu. Maintenant, je n’ai plus vraiment envie de bouger tout de suite.
Pour une fois, l’inconnu peut attendre.
Je reste avec eux encore un moment, jusqu’à ce que Newo parvienne à reprendre une respiration presque normale. Mam’s lui passe une dernière fois la main dans les cheveux et lui propose d’aller se rafraîchir le visage.
Je crois qu’ils ont besoin de quelques minutes tranquilles tous les deux et, de toute façon, mon ventre commence à protester de plus en plus fort.
— Je vais aller manger. Je vous garde de la place.
— Vas-y, mon Ptik. On arrive.
Je les laisse près des lits et retourne vers la salle commune. La tension a vraiment baissé depuis notre arrivée, même si personne ne donne l’impression d’avoir oublié ce qui vient de se passer dehors. Solal aide Senn à déplacer quelques plats sur le buffet, Eloan a rejoint Bram et Élias près d’une paroi qu’ils observent tous les trois avec beaucoup trop d’intérêt pour que j’aie envie de leur demander ce qu’ils fabriquent, et Léna s’est installée non loin de la grande baie. Elle regarde davantage la forêt que les autres, attentive au moindre mouvement entre les branches.
Je me dirige vers le buffet mis à notre disposition. J’adore les buffets.
Rien que le fait de pouvoir regarder quinze trucs et de décider ensuite ce que je vais mettre dans mon assiette me rend heureux. Ça me rappelle notre voyage à Malte avec mon père et ma mère, quand ils étaient encore ensemble et amoureux. Enfin, je suppose qu’ils l’étaient encore. Moi, à l’époque, je ne réfléchissais pas vraiment à ce genre de choses.
l’époque, je ne réfléchissais pas vraiment à ce genre de choses.
Le petit déjeuner était l’un de mes moments préférés du séjour. Il y avait le petit déjeuner anglais avec les œufs brouillés et les saucisses coupées en petits morceaux, du jus d’orange, puis des tartines de pain avec du beurre et de la confiture d’abricot. Je préférais déjà la fraise, mais il n’y en avait jamais sur cette île. J’avais fini par considérer ça comme un défaut grave de Malte.
Je me souviens surtout d’une histoire qu’Oren racontait après une sortie de plongée avec son meilleur ami du moment. Ils étaient partis pêcher sous l’eau sans anticiper correctement la marée et le courant. Au moment de rentrer, ils s’étaient retrouvés pris de vitesse, incapables de rejoindre facilement leur point de sortie. À force de lutter, ils avaient commencé à s’épuiser et Oren disait qu’ils avaient vraiment cru qu’ils allaient se noyer.
Ils avaient fini par atteindre une falaise et avaient dû l’escalader comme ils pouvaient pour sortir de l’eau. Sauf qu’en haut, au lieu de tomber sur une belle route ou un chemin tranquille, ils s’étaient retrouvés dans un champ rempli de chardons. Leurs chaussures de plongée n’avaient pas vraiment été conçues pour ça. Ils les avaient presque sacrifiées en traversant avant de retrouver enfin un sentier praticable. Sur les six poissons qu’ils avaient pêchés, ils n’en avaient ramené que deux, mais ils les avaient mangés le soir même avec un plaisir énorme. Oren répétait toujours que c’étaient les meilleurs poissons de sa vie.
Je crois surtout qu’après avoir failli se noyer, même une boîte de sardines lui aurait paru exceptionnelle.
Je regarde le buffet d’Hypya. Ici, pas de saucisses préparées comme à Malte, mais j’aperçois de la confiture de fraise. Déjà, ça remonte largement la note. Et surtout, il y a du pain. Sans pain, j’ai souvent l’impression de ne pas avoir vraiment mangé, même si je sais que ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus extraordinaire niveau nutrition. J’adore la sensation quand mes dents cassent la croûte avant d’arriver sur la mie toute moelleuse. Rien que d’y penser, j’ai encore plus faim.
Objectif nourriture validé. Il ne reste qu’à trouver une place.
Naka est déjà installée avec sa famille. Azuk et Gaan ont également pris place, et Karel vient de s’asseoir avec Ilyo. Il reste deux sièges libres autour de la première table : un en bout de table près d’Ilyo et un juste à côté de Naka. La deuxième table est presque vide.
Mon choix est vite fait.
Je m’approche de Naka avec mon assiette en essayant d’avoir l’air parfaitement naturel. La casquette qu’elle avait tout à l’heure est toujours posée devant la chaise. Je vais lui demander si je peux la déplacer posée devant la chaise. Je vais lui demander si je peux la déplacer lorsqu’elle relève la tête vers moi. Son regard change immédiatement.
— Tu ne vois pas que cette place est prise ? Sérieusement ? Il y a une place juste là-bas au fond et toi, tu veux venir à la place d’Adam ? Tu as même une table vide si tu veux être tranquille.
Pendant une seconde, la colère me monte à la gorge. Je déteste qu’on me parle comme si j’étais complètement débile, surtout devant tout le monde.
Mais la colère se fait presque aussitôt écraser par autre chose : la honte.
Parce que la fille qui me plaît vient de me remettre à ma place devant une salle entière et que je n’ai même pas compris ce que j’avais fait.
— Naka, intervient Clarisse, calme-toi. Il ne pouvait pas savoir.
— C’est écrit, maman.
— Oui, mais il n’avait peut-être pas regardé.
— Justement.
— Naka…, tente Jean-PhiPhi à son tour. Tu pourrais au moins lui parler autrement.
— Je lui parle comme je veux.
— Non, tu ne lui parles pas comme tu veux.
— Bah si, visiblement.
Jean-PhiPhi ouvre la bouche, cherche quelque chose à répondre, puis regarde Clarisse comme si elle pouvait prendre le relais. Clarisse soupire.
— Naka, ça suffit.
— Voilà, c’est bon, j’ai fini.
Je ne sais pas si c’était censé être une intervention autoritaire, mais personne n’a vraiment gagné quoi que ce soit.
Je baisse les yeux vers la table. C’est seulement là que je remarque les petites plaques près des assiettes. Chaque place avait été préparée à l’avance pour quelqu’un. Et sur celle devant moi, il y a un prénom.
Adam.
Je comprends enfin pourquoi la casquette se trouve là.
Ma colère disparaît presque complètement. Je ne sais pas exactement tout ce que cette casquette représente pour Naka, mais je comprends au moins que ce n’est pas juste une casquette posée sur une chaise. Cette place était censée être celle d’Adam avant l’Impulsion.
— Dé… Dé… Désolé. J’avais pas vu. Je vais m’asseoir à l’autre place.
Évidemment, mon bégaiement choisit ce moment précis pour revenir. Dès qu’une émotion devient trop forte, il trouve toujours le moyen de se ramener. Mes joues chauffent encore davantage. J’aimerais prendre mon assiette et partir immédiatement, mais mon corps ne suit pas. Mes jambes restent presque bloquées et je me sens idiot d’avoir cru que j’allais tranquillement m’installer à côté d’elle.
Elle est plus âgée que moi, elle me plaît énormément et, à cet instant précis, j’ai surtout l’impression d’être un gamin qui vient de se ridiculiser précis, j’ai surtout l’impression d’être un gamin qui vient de se ridiculiser devant tout le monde.
— Bah alors ? Pourquoi tu restes là bloqué ? Tu vois bien que ta place n’est pas ici ?
Sa remarque me frappe encore plus fort que la première. Je cherche quelque chose à répondre, même une phrase toute simple, mais plus j’essaie de trouver mes mots, plus ils semblent partir loin. C’est toujours pareil quand l’émotion devient trop intense : quelque chose se referme autour de moi et je ne sais plus comment sortir.
J’ai envie de répondre avec colère, de lui dire que je n’ai rien fait exprès, que je ne pouvais pas deviner, que c’est elle qui se comporte mal. Mais je sais aussi que si je laisse tout sortir maintenant, je vais sûrement dire un truc que je regretterai ensuite.
Une main se glisse dans la mienne.
— Viens, mon Ptik.
Je reconnais Mam’s avant même de tourner la tête. Elle serre doucement mes doigts et se place suffisamment près pour que je puisse regarder autre chose que tous les gens autour.
— Reste pas enfermé là-dedans. Bouge un peu, même si t’en as pas envie. Ce que tu ressens finira par passer.
— Mais elle…
— Je sais. Ça fait mal. Mais sa colère n’est pas vraiment dirigée contre toi.
Toi, tu étais juste là au mauvais moment.
Je serre sa main un peu plus fort et réussis à faire un premier pas. Le suivant vient déjà plus facilement.
Mam’s appelle ça le figement. Moi, j’ai plutôt l’impression qu’une bulle se forme autour de moi quand ça arrive. Ce qui vient de l’extérieur me touche un peu moins, comme si les parois absorbaient une partie des coups, mais elles m’empêchent aussi de bouger correctement. Je suis protégé, sauf que je reste enfermé avec tout ce que je ressens. Parfois, il suffit d’une voix ou d’une main comme celle de Mam’s pour créer une petite fissure.
Je commence à la suivre quand Naka lance derrière nous :
— Va avec ta mamie, c’est bien mieux comme ça.
Mam’s s’arrête.
Je connais assez ma grand-mère pour savoir que ce n’est pas bon signe. Elle lâche ma main lentement avant de se retourner.
— Je comprends que tu aies mal, jeune fille, mais ce n’est pas une raison pour faire mal aux autres. Il voulait seulement s’asseoir près de toi.
Naka ouvre la bouche, mais Mam’s poursuit sans élever la voix.
— Ta colère, ta déception ou tout ce que tu peux ressentir en ce moment, je peux les comprendre. Seulement, la colère, c’est un peu comme avaler du poison en espérant que ce soit quelqu’un d’autre qui tombe malade. À la fin, c’est surtout toi que ça abîme.
Le regard de Naka redescend vers la casquette d’Adam.
Le regard de Naka redescend vers la casquette d’Adam.
— Alors réfléchis à qui tu es vraiment en train de punir.
Mam’s la regarde encore quelques secondes, puis son expression change légèrement.
— Et puis je te conseille aussi de ne plus parler comme ça à mon petit-fils.
Moi aussi, je sais où est rangé ma fiole.
Cette fois, j’ai presque envie de sourire.
Naka relève la tête comme si elle allait répliquer. Finalement, son regard retombe sur la casquette et elle referme la bouche.
Je préfère définitivement avoir Mam’s de mon côté.
Je regarde Clarisse, curieux de voir comment elle va réagir. Elle observe d’abord sa fille, puis Mam’s, et souffle comme si cette dispute lui avait pris de l’énergie avant même qu’elle essaie vraiment de s’en occuper. Son attention dérive presque aussitôt ailleurs.
Plus précisément vers Senn.
Je l’avais déjà remarqué depuis notre arrivée : la mère de Naka est plutôt jolie. Enfin… jolie pour une adulte. Tout chez elle semble soigneusement choisi, depuis ses grandes boucles d’oreilles dorées jusqu’à ses bottines à talons qui me paraissent franchement peu pratiques si jamais les plantes décident de recommencer à nous attaquer. Son jean noir est très ajusté et son haut laisse ses épaules découvertes. Elle a surtout une façon de vérifier les regards autour d’elle qui me donne l’impression qu’elle aime savoir qu’on la remarque.
Senn passe près de leur table pour récupérer un plat vide et Clarisse trouve immédiatement une raison de le retenir.
— Tous ces tatouages, c’est obligatoire pour travailler ici ?
— Heureusement que non. Sinon Élias nous coûterait une fortune en primes.
— Dommage. J’allais demander où on signe.
— Pour travailler ici ou pour les tatouages ?
— Ça dépend des avantages.
— Clarisse…, souffle Jean-PhiPhi.
— Quoi ?
Elle prend un air innocent qui ne trompe visiblement personne. Jean-PhiPhi regarde Senn, puis elle, avant de secouer la tête.
— Elle fait toujours ça, explique-t-il à Gaan.
— Quoi ?
— Vérifier si elle plaît encore.
— Et ça ne t’énerve pas ?
— Si, bien sûr.
Jean-PhiPhi reprend tranquillement une bouchée.
— Mais si je devais faire une scène à chaque fois, j’aurais déjà fait trois infarctus. Et puis au final, les gens ont les accepter comme ils sont ou pas du tout.
du tout.
Gaan laisse échapper un rire et même Azuk affiche un bref sourire.
Clarisse, elle, s’est déjà rapprochée du bras de Senn.
— Et celui-là, il veut dire quoi ?
— Rien que j’explique au premier repas.
— Il faut combien de repas ?
— Ça dépend de la compagnie.
— Et voilà…, marmonne Jean-PhiPhi.
Je ne comprends pas vraiment toutes leurs histoires d’adultes. Ce que je comprends, c’est que Jean-PhiPhi n’a pas l’air surpris, que Clarisse ne se cache pas beaucoup et que Senn n’a pas l’air complètement gêné non plus.
Je préfère me concentrer sur mon assiette.
Mam’s m’entraîne vers l’autre table où Newo nous attend. Ses yeux sont encore rougis et le bracelet de jade et d’obsidienne tourne légèrement autour de son poignet. Il passe régulièrement son pouce sur les pierres, comme s’il vérifiait qu’elles sont toujours là.
Mam’s ne reparle pas de ce qui vient de se passer avec Naka. Elle pousse simplement la corbeille de pain vers moi.
— Allez. Mange un peu.
J’ai toujours faim, même si mon ventre et ma tête semblent momentanément en désaccord. Je prends quand même une tranche. Au bout de quelques bouchées, les bruits de la salle recommencent à prendre de la place : les conversations, les couverts qui cognent contre les assiettes, des gens qui se lèvent pour aller se resservir. Après tout ce qui s’est passé depuis l’Impulsion, entendre des sons aussi ordinaires est presque rassurant.
Newo regarde longtemps à travers la baie vitrée.
— Vous croyez qu’elle va loin ?
— La forêt ? demande Mam’s.
— Oui.
Je regarde dans la même direction. D’ici, elle paraît immense, assez grande pour qu’on puisse marcher pendant des heures sans savoir ce qu’on trouverait au bout.
— À mon avis, tout cet endroit est beaucoup plus grand qu’on ne le pense, répond Mam’s. Gatoum n’a sûrement pas eu le temps de nous montrer la moitié de ce qu’il y a ici.
— Il doit y avoir des passages cachés, dis-je. Peut-être même des tunnels.
— Ou des salles secrètes, ajoute Newo.
— Ou rien du tout, répond Mam’s.
— T’es vraiment pas drôle.
— Je suis vieille, j’ai le droit.
— Tu détestes quand on dit que t’es vieille.
— Toi, tu as le droit. Une fois par mois.
Newo laisse échapper un petit rire. Il est discret, mais ça me fait sourire Newo laisse échapper un petit rire. Il est discret, mais ça me fait sourire aussi. Quelques minutes auparavant, il pleurait contre Mam’s devant le lit de son oncle. Ça ne veut évidemment pas dire qu’il va mieux, pourtant je suis content de l’entendre rire quand même. Je pensais peut-être qu’on devait choisir entre être triste et rire, alors qu’apparemment les deux arrivent à tenir dans la même personne en même temps.
La conversation continue autour de nous jusqu’à ce que la voix de Bram attire de nouveau mon attention.
— Quand vous dites que les murs ont changé, ça veut dire quoi exactement ?
Élias et Senn échangent un regard.
— Plusieurs ouvertures se sont élargies ou rétrécies depuis les secousses, explique Élias. Certains passages ne correspondent déjà plus complètement aux plans que nous connaissions.
— Ça, vous l’avez déjà dit. Il n’y a rien d’autre ?
— Si, répond Senn. Des marques sont apparues sur certaines parois.
Eloan, qui se trouve encore à proximité, se rapproche.
— Quel genre de marques ?
— Au début, on pensait que c’étaient des fissures.
— Sauf qu’elles n’en ont pas vraiment la forme, précise Senn. Ça ressemble plutôt à des veines.
Je m’arrête un instant de mâcher.
Des veines dans les murs.
Même pour Hypya, l’idée est franchement bizarre.
Bram, lui, réagit comme si Senn venait de lui annoncer qu’il avait trouvé un trésor.
— Des veines ?
— Certaines sont presque noires, d’autres légèrement bleutées. Et à plusieurs endroits, on a eu l’impression de voir quelque chose circuler à l’intérieur.
— Un liquide ?
— Peut-être.
— Ça pourrait être de l’eau, intervient Eloan. Hypya possédait déjà un réseau de circulation interne.
— Oui, mais pas comme ça, répond Élias. Avant, les conduits étaient intégrés à la structure. On ne voyait rien traverser les parois.
Élias désigne une partie du mur visible depuis la salle. Maintenant que je sais quoi chercher, je distingue une fine ligne bleu sombre qui semble remonter sous la matière.
— Le plus étrange, c’est que ces veines sont apparues surtout autour des endroits qui ont bougé, reprend-il. Là où les parois se sont gonflées, où les ouvertures ont changé ou près de certaines passerelles.
— Comme si quelque chose poussait depuis l’intérieur ? demande Bram.
— Ou exerçait une pression, propose Eloan.
— On ne sait pas encore, répond Senn. Tout ce qu’on peut vous dire, c’est
— On ne sait pas encore, répond Senn. Tout ce qu’on peut vous dire, c’est qu’elles n’étaient pas là auparavant.
Bram se tait quelques secondes.
— Vous avez essayé de suivre leur trajet ?
— Non. Plusieurs se prolongent justement vers les passerelles qui ont été déformées.
— Et on tient suffisamment à nos jambes pour éviter d’aller vérifier si elles sont toujours solides, ajoute Senn.
— Donc personne ne sait où elles vont.
— C’est exactement ce que je viens de dire.
Je regarde Bram puis me penche vers Mam’s.
— Je sens qu’il va faire une connerie.
Elle suit mon regard quelques secondes avant de repousser la corbeille de pain vers moi.
— Mange avant d’avoir l’idée d’aller avec lui.
Je prends une nouvelle tranche.
Pour une fois, je crois que je vais suivre son conseil.
Le pain a au moins réussi à faire diversion assez longtemps pour que mon cerveau arrête de repasser en boucle la scène avec Naka. Je sens que je redeviens capable de me débrouiller sans avoir besoin de la main de Mam’s.
J’aimerais vraiment ne plus ressentir cet état de paralysie chaque fois qu’une émotion devient trop forte. Dans ma tête, je m’imagine souvent complètement différent : maître de moi-même, capable de trouver la bonne phrase au bon moment, d’épater la galerie et peut-être même de devenir célèbre un jour.
J’aime sentir le regard des gens sur moi lorsqu’ils sont impressionnés.
Quand quelqu’un trouve ce que je fais génial, j’ai l’impression d’exister plus fort, comme si je passais soudain de l’arrière-plan au premier plan. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, mais c’est comme ça.
Je décide de me resservir.
Qu’est-ce que je vais pouvoir me mettre sur la langue ?
Des œufs brouillés, on valide. Un jus de pomme. Des frites. Un steak haché.
Je suis refait.
Ça me rappelle les soirées burgers qu’on faisait avec Oren. Pendant un temps, j’étais chez lui tous les vendredis soir et j’adorais ce moment rien que tous les deux. À l’époque où il travaillait dans les ambulances, ses horaires étaient déjà parfois compliqués, puis il a décidé de « changer de travail pour s’épanouir individuellement ». Ce sont ses mots, pas les miens.
Il est devenu chauffeur de car et, petit à petit, nos vendredis ont presque disparu. Maintenant, il m’arrive de ne le voir qu’une fois tous les deux mois.
J’avoue que je lui en veux.
Le repas continue encore un moment. Mam’s discute avec Karel, Newo mange davantage qu’au début et Ilyo finit par venir s’installer près de nous.
mange davantage qu’au début et Ilyo finit par venir s’installer près de nous.
À mesure que les assiettes se vident, les gens commencent à se disperser.
Certains vont vérifier leurs affaires, d’autres restent discuter autour des tables. Moi, je n’ai plus vraiment envie de rester assis.
J’ai besoin de bouger.
Newo n’est pas difficile à convaincre et Ilyo lève immédiatement la main quand il comprend qu’on veut explorer.
— Je viens aussi !
— OK, répond Newo.
— Mais tu nous suis, je précise.
— Je sais suivre !
— C’est exactement ce que dirait quelqu’un qui va se perdre.
— Je vais pas me perdre.
Rien de tel qu’une petite exploration de cet endroit pour me remettre d’aplomb après un repas qui ne s’est pas vraiment passé comme je l’avais imaginé.
Dès qu’on s’éloigne de la salle commune, Hypya devient encore plus étrange.
Les couloirs ne ressemblent pas à ceux d’un bâtiment normal. Aucun n’est vraiment droit très longtemps. Certains suivent la courbe d’une énorme colonne semblable à un tronc, d’autres contournent des racines qui sortent du sol avant de replonger sous la matière. Par endroits, la paroi elle-même semble avoir grandi autour d’une plante au lieu de l’avoir repoussée.
On découvre une première salle ouverte contenant des étagères remplies de livres, des jeux et quelques instruments de musique. Aucun écran. Pas de télé non plus. Les meubles ne semblent jamais fixés aux murs : pas de clous, pas de vis visibles, rien qui donne l’impression qu’on ait voulu percer la structure. Tout est simplement posé ou emboîté.
Un peu plus loin, un mince filet d’eau traverse le sol dans une rigole transparente avant de disparaître sous une paroi. Je me penche pour suivre sa direction et remarque qu’une lumière très faible semble courir avec lui dans la matière, presque comme si l’eau emportait aussi de la lumière.
— Vous avez vu ?
— Ça va où ? demande Newo.
— J’en sais rien.
— On suit ?
— Évidemment.
On suit le canal jusqu’à une ouverture qui donne sur une zone plus vaste.
Au-dessous de nous, de grosses racines descendent dans une cavité naturelle. Je ne vois pas le fond tout de suite et j’ai l’impression que l’étage flotte au-dessus de la forêt. Pourtant, quand je pose la main sur le sol, rien ne vibre.
Ma boussole devient moins utile que prévu. Le nord est toujours au nord, évidemment, mais quand un couloir tourne autour d’un tronc, se sépare en évidemment, mais quand un couloir tourne autour d’un tronc, se sépare en deux puis revient dans une direction presque opposée, connaître les points cardinaux ne suffit pas à savoir où on est. Étrangement, ça m’amuse. J’aime pouvoir m’orienter, mais j’aime aussi devoir réfléchir.
On passe devant une salle où les parois sont couvertes de petites ouvertures rondes. Quand Newo souffle dans l’une d’elles, un son grave ressort un peu plus loin.
— Attends !
Il souffle de nouveau. Cette fois, Ilyo place son oreille contre une autre ouverture et se met à rire.
— Je t’entends dedans !
— Parle !
— Prout !
— Sérieusement ? dis-je.
Évidemment, ils recommencent.
Je continue un peu devant eux et découvre une galerie ouverte qui longe la forêt à plusieurs mètres de hauteur. Des feuilles arrivent presque jusqu’au garde-corps. De là, on aperçoit des zones qu’on ne pouvait pas voir depuis la salle commune : une petite cascade, un bassin, plusieurs passerelles et plus loin l’énorme arbre central dont les branches se perdent presque dans la partie supérieure du dôme.
L’envie de courir me prend immédiatement.
— Course jusqu’au bout !
— T’as aucune chance, répond Newo.
— C’est ce qu’on va voir.
— Moi aussi ! crie Ilyo.
Je démarre avant la fin de sa phrase.
— Hé ! T’as triché !
Newo se lance derrière moi. J’entends Ilyo nous suivre quelques secondes, mais je suis trop occupé à essayer de conserver mon avance. À mi-chemin, Newo ralentit brusquement lorsqu’il aperçoit le bassin en contrebas.
— Wah… regarde ça !
Je ne m’arrête pas.
— Pas pendant une course !
J’atteins le bout de la galerie en premier et lève les bras.
— Gagné !
Personne ne me regarde.
— Vous êtes sérieux ?
Newo s’est arrêté bien avant, fasciné par ce qu’il voit en dessous. Je reviens vers lui en râlant contre le manque total de respect accordé à ma victoire. C’est seulement après quelques minutes qu’on se rend compte qu’Ilyo n’est plus derrière nous.
— Il est où ?
— Je croyais qu’il était avec toi.
— Je croyais qu’il était avec toi.
— Pourquoi il serait avec moi ? J’étais devant.
— Il était derrière moi.
— Bah justement.
— Ça veut rien dire.
On revient au dernier croisement.
Personne.
Je commence à appeler son nom, mais il ne répond pas.
— Il peut pas être loin.
— Tu veux qu’on cherche par-là ?
— On se sépare pas. Sinon Mam’s va nous tuer tous les deux au lieu d’un seul.
On rebrousse chemin en regardant dans chaque ouverture. Je commence à m’inquiéter quand Newo propose qu’Ilyo soit peut-être retourné vers la salle commune. L’idée me rassure suffisamment pour qu’on décide de revenir dans cette direction sans continuer à s’enfoncer.
Après toute cette exploration, je m’arrête près d’un renflement de la paroi qui forme presque un siège naturel. Je m’assois pour attendre quelques secondes pendant que Newo retourne jeter un dernier coup d’œil vers le bassin qu’il trouvait magnifique.
Une petite pression tire soudain ma poche.
Je baisse la tête.
Quelque chose de vert s’acharne sur la fausse patte de lapin accrochée à mon pantalon.
Au premier regard, je crois que c’est un chat.
En regardant mieux, c’est même un chaton.
Son pelage est d’un vert doux, pas un vert fluo bizarre, plutôt une couleur qui se confondrait facilement avec les feuilles autour. Je ne savais pas qu’un chat pouvait être vert. En même temps, après les plantes qui attaquent et les murs qui bougent, je commence à revoir mes critères de ce qui est normal.
La petite créature donne plusieurs coups de patte dans la fausse fourrure.
J’essaie de l’attraper par réflexe, mais elle se recule immédiatement en arrondissant le dos.
— OK, OK… pardon.
Mince, je lui ai fait peur.
Je laisse ma main ouverte devant moi et évite d’avancer davantage. Elle reste méfiante, le dos encore légèrement arrondi, puis son museau se rapproche peu à peu de mes doigts. Elle me renifle, recule de deux centimètres, revient, renifle encore.
Elle est vraiment minuscule.
Elle est vraiment minuscule.
Je me demande si c’est un mâle ou une femelle, mais je regarderai ça plus tard. Pour l’instant, je suis surtout concentré sur le fait qu’elle accepte de rester près de moi.
Quand elle tourne légèrement sur elle-même, j’aperçois deux petites formes repliées le long de son dos.
Je fronce les sourcils.
Des ailes ?
Elles sont petites et semblent presque se confondre avec son pelage lorsqu’elles sont rabattues. Je n’arrive pas à imaginer ce petit machin s’envoler comme un oiseau, mais elles sont bien là.
Newo arrive enfin derrière moi.
— J’ai gagné la course, et regarde quel est mon prix.
Il baisse les yeux.
— Dinguerie ! C’est quoi comme espèce ?
— Aucune idée. Doucement, j’essaie de lui faire comprendre que je ne suis pas un danger.
— Ah, c’est un mâle.
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— Elle a une tête de femelle.
— Tu viens de dire que c’est un mâle.
— Non mais justement, je corrige. Regarde ses traits. Et ses cils ! On dirait ma mère quand elle sort de chez l’esthéticienne.
— C’est une analyse scientifique impressionnante.
— Mais regarde, j’ai raison !
— Peut-être.
— Attends, je vais la prendre.
— Non, je pense pas que…
Il ne me laisse pas terminer. Il glisse les mains autour du chaton. Pendant une seconde, elle ne réagit presque pas, puis dès qu’il commence à la soulever, elle se débat.
— Aïe !
Newo la lâche aussitôt. Elle bondit de côté puis revient se cacher près de ma jambe.
— Elle m’a griffé ! Vilain chaton !
— J’allais te dire que c’était probablement pas une bonne idée. On la connaît même pas et tu essaies déjà de la porter.
— Merci de m’avoir prévenu après.
— Tu m’as laissé trois mots. Par contre, elle t’a pas raté. Tu saignes.
— Ah bah super. Quel accueil chaleureux.
Une voix arrive derrière nous.
— Ah, vous êtes là !
Nilo apparaît avec Ilyo juste derrière elle.
Nilo apparaît avec Ilyo juste derrière elle.
— Ilyo vous cherchait. Il voulait jouer à l’aventurier avec vous, mais vous l’avez semé. Je l’ai trouvé tout seul dans un couloir et après on vous a cherchés.
— On t’a pas semé ! protesté-je.
— Si, répond Ilyo.
— On croyait que tu suivais.
— Mais je suivais plus.
— Ça, on l’a compris après.
— Après longtemps.
— Bon, ça va…
Nilo aperçoit le poignet de Newo.
— Mais tu saignes ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je me suis fait attaquer par ce petit monstre.
Je soulève légèrement la fausse patte de lapin et le chaton réapparaît.
— Il est trop mignon ! disent Nilo et Ilyo presque en même temps.
— Mouais, répond Newo. Pas tant que ça.
— Attendez, bougez pas. Je vais chercher ma trousse de soin. Ça, c’est largement dans mes cordes. Ilyo, tu restes avec eux !
— Oki.
Elle repart rapidement.
Ilyo s’accroupit près de moi.
— Vous étiez où ? Je vous ai cherchés partout.
Newo et moi échangeons ce regard très précis des grands qui savent parfaitement qu’ils ont oublié le petit derrière eux.
— On pensait que tu étais juste derrière, dis-je.
— Mais non.
— Oui. On sait maintenant.
— Oki.
Il regarde de nouveau le chaton.
— Tu crois que je peux le caresser ?
— Je pense que c’est « elle ». Tu peux essayer, mais à tes risques et périls.
T’as vu Newo.
— Oki… je sais pas si je prends le risque.
Je tends lentement la main vers le sommet de sa tête.
— Attends, je vais tester.
Je la caresse doucement. Elle sursaute et me donne un petit coup de patte, mais sans sortir les griffes.
— Je crois qu’elle joue. Ça va être compliqué de la caresser tranquillement maintenant.
— Oh… quel magnifique petit être.
La voix vient de derrière nous. Je relève la tête et aperçois Léna. Je ne l’ai presque pas entendue arriver. Elle s’accroupit à quelques mètres mais, contrairement à Newo, elle ne tend pas tout de suite les mains vers l’animal.
Elle l’observe d’abord : ses oreilles, son pelage, ses petites ailes, sa façon de se tenir près de ma jambe.
de se tenir près de ma jambe.
— Elle est vraiment jeune.
— Vous vous y connaissez ?
— Davantage en animaux qu’en enfants.
— Sympa.
— Les animaux sont plus simples.
Je ne sais pas vraiment si elle plaisante.
— Si tu veux qu’elle te fasse confiance, laisse-la décider de la distance, reprend-elle. Là, elle est déjà revenue vers toi après avoir eu peur, c’est plutôt bon signe.
— Newo a essayé de la prendre.
— J’avais compris.
Newo lève son poignet griffé.
— Tout le monde me juge aujourd’hui.
— Tu lui as demandé son avis avant de la soulever ?
— Non.
— Alors elle t’a répondu.
Même moi, j’ai envie de rire.
Léna observe encore la créature.
— Elle est peut-être perdue. Si elle est seule depuis un moment, donnez-lui surtout à boire et quelque chose à manger. Là, elle risque vite de vous prendre pour ses meilleurs amis.
— Excellente idée. Elle a l’air toute seule en plus.
Une voix nous arrive d’un peu plus loin.
— Léna !
Bram se trouve avec Élias près d’un accès menant à l’étage. Ils continuent visiblement leur étude de la structure d’Hypya.
— Viens voir un truc quand t’as fini !
— Pourquoi ?
— Parce que c’est intéressant.
— Ça, c’est ton avis.
— Il y a une vue incroyable là-haut.
— Alors profite-en.
Bram sourit.
— Tu montes pas ?
— J’aime beaucoup le sol.
— C’est sécurisé.
— Vous venez de passer vingt minutes à expliquer que certaines passerelles ne le sont plus.
— Pas celle-là.
— Argument exceptionnel.
Elle se relève quand même.
— Donnez-lui à boire, reprend-elle en regardant le chaton. Et ne lui courez pas après si elle s’éloigne.
Puis elle part en direction de Bram et Élias.
Un bruit de pas précipités me fait tourner la tête. Taran traverse le couloir à toute allure sans même regarder dans notre direction, visiblement pressé de retourner chercher quelque chose pour la salle de soin ; vu sa tête, je préfère largement ne pas lui demander quoi.
Nilo revient avec sa trousse et la pose devant Newo. Elle sort une compresse, un antiseptique et un pansement.
— T’es bien équipée, dis-je.
— Merci. Mon père adore tout ce qui est survivalisme, alors il nous a préparé une petite trousse pour nos sorties. On en a une chacune, mais Naka ne prend presque jamais la sienne. Elle dit qu’on transporte plein de trucs pour quelque chose qui n’arrivera probablement jamais.
Elle hausse les épaules.
— Moi, j’aime bien l’idée de pouvoir aider quelqu’un n’importe où. Et maintenant, je vais enfin pouvoir lui dire que ça a servi.
Je l’avais surtout vue jusque-là comme la petite sœur de Naka. Elle a pourtant presque mon âge et je la trouve étonnamment mature. Il y a quelque chose dans sa façon de vouloir aider qui me rappelle Mam’s, mais en version miniature.
— J’aime bien ta façon de penser, dis-je un peu plus bas.
Elle me regarde avec un petit sourire en coin.
— Merci. Bon, maintenant occupons-nous de ce blessé grave.
Newo se redresse.
— Grave, faut pas exagérer.
— Je vais faire ce que je peux. Prépare-toi mentalement.
Elle ouvre la compresse et y verse l’antiseptique. Je vois Newo faire la moue au moment où elle l’approche. Nilo le remarque aussi.
— T’inquiète, celui-là pique pas.
Il relève aussitôt le menton.
— Ça m’aurait pas dérangé s’il piquait. Je crains pas.
Ses épaules qui se détendent disent exactement le contraire.
Nilo nettoie soigneusement la griffure puis sort un pansement Spider-Man.
— Désolée, j’ai que ça.
— J’ai pas huit ans, mais ça fera l’affaire. Je vais pas me plaindre alors que tu me soignes.
— Voilà. Tout neuf.
— Merci beaucoup.
Newo se penche spontanément vers elle pour lui faire un bisou sur la joue.
Nilo rougit et recule si vite qu’il embrasse presque l’air.
— Tu fais quoi, là ?
— Euh… désolé. T’as été gentille, alors j’ai voulu l’être aussi.
— Pas de la bonne manière.
— Ah.
— Voilà.
— Je comprends rien aux filles, moi.
— Je comprends rien aux filles, moi.
Il se redresse en boudant légèrement. Nilo croise les bras avec la même expression.
Je préfère ne rien dire sur les deux.
C’est à ce moment-là que j’aperçois Solal qui passe devant nous avec un sandwich.
— Solal ?
Il tourne la tête vers moi tout en mâchant.
— Mmh ?
— Tu peux me donner un petit bout de poulet de ton sandwich ?
— Pourquoi ?
Je soulève légèrement la patte de lapin. Le chaton vert se révèle de nouveau.
Solal s’arrête de mâcher.
— Oh ! Elle est trop choudoudou.
— T’as vraiment dit « choudoudou » ?
— Oui. Et j’assume.
— Je pense que c’est une femelle.
— Peu importe. Elle est adorable.
Il ouvre son sandwich et récupère un petit morceau de poulet nature.
— Tiens. Mais pas la sauce ni le reste, on sait même pas ce qu’elle peut manger.
Je pose le morceau dans ma paume et tends lentement la main. La petite créature recule d’abord la tête. Sa truffe remue pendant qu’elle hume l’air, puis elle se rapproche beaucoup plus vite. Elle lèche le poulet plusieurs fois avant d’essayer de le prendre entre ses dents. Elle le fait avec tellement de précaution que j’ai presque l’impression qu’elle essaie de ne pas me mordre.
Le morceau tombe au sol. Elle se jette dessus, le reprend et le mâche rapidement avant de l’avaler.
Ensuite, elle lève les yeux vers moi, se lèche les babines et vient se frotter contre ma jambe en poussant un petit miaulement.
— Ah. Je crois que ça a fonctionné.
Je lui caresse la tête. Cette fois, elle ne donne pas de coup de patte. Ses yeux se plissent et un ronronnement minuscule démarre sous ma main. Elle se frotte davantage contre moi, puis me mordille soudain le mollet.
— Aïe ! Pourquoi tu me mords ?
— Elle a sûrement encore faim, dit Solal. Tiens, donne-lui encore un morceau et après vous lui cherchez quelque chose de plus sérieux au buffet.
— Merci.
Quand ma main revient vers elle, le chaton se jette presque sur mon poignet pour atteindre le poulet.
— Bon, je crois qu’on a découvert une petite affamée, annonce Newo avec
— Bon, je crois qu’on a découvert une petite affamée, annonce Newo avec un sourire retrouvé.
— On pourrait lui chercher de l’eau aussi, propose Nilo.
— OK, go. On la laisse ici et on lui rapporte tout.
— Non, répond Newo. Wen, reste avec elle et occupe-la avec ta patte de lapin. Nous, on va chercher la nourriture et l’eau.
— Dak. Ça me convient.
— À toute !
Nilo et Newo repartent ensemble. Ilyo hésite une seconde, regarde le chaton puis les suit finalement en annonçant qu’il ne veut « plus être perdu tout seul ». Solal s’éclipse lui aussi avec ce qu’il reste de son sandwich.
J’entends de nouveau des pas arriver à vive allure : cette fois, Taran revient dans l’autre sens avec une hache dans les mains. Je comprends enfin ce qu’il était parti chercher et, entre sa carrure, son expression et la hache, je décide que l’observer passer en silence est toujours la chose à faire.
Quand elle étire légèrement ses ailes, je les vois mieux. Elles ne ressemblent pas vraiment à celles d’un oiseau. Elles sont souples et larges par rapport à son petit corps, presque comme si elles pouvaient surtout l’aider à planer entre deux branches plutôt qu’à vraiment voler.
Son pelage vert me fait penser à de la menthe. Ou à la chlorophylle. Ses ailes, elles, me rappellent un peu une raie manta miniature.
Menthe. Manta.
Je mélange les deux dans ma tête et récupère le h de menthe pour le mettre à la fin.
— Mantah.
Stylé, j'aime trop !
Elle continue de jouer avec la fausse patte de lapin sans réagir.
— J’interprète ça comme un oui.
Au-dessus de nous, j’entends encore Bram et Léna. Je lève la tête et les aperçois sur la galerie du premier étage. L’accès par lequel Léna est montée est presque complètement fermé entre deux parois, alors elle n’a sûrement pas eu trop de mal au début. En revanche, dès qu’elle atteint la partie ouverte qui surplombe les racines, son pas ralentit nettement.
Elle s’arrête avant de rejoindre Bram.
— Non.
— Non quoi ?
— Je vais pas plus loin.
— T’es à trois mètres de moi.
— Et trois mètres de trop au-dessus du vide.
— Regarde devant toi.
— Merci du conseil. J’allais justement passer le reste du trajet à regarder en bas.
en bas.
Bram rit.
— La galerie est large.
— Elle pourrait faire dix mètres de large que ça changerait pas la hauteur.
— Il y a un garde-corps.
— Ah oui. Je suis guérie.
Même d’en bas, je peux voir qu’elle se tient plus raide que tout à l’heure.
Une de ses mains reste près de la paroi tandis qu’elle avance lentement sans jamais regarder directement vers les racines plusieurs mètres plus bas.
— Viens juste jusque-là, insiste Bram. Tu verras la nervure dont je te parlais.
— Tu m’avais vendu une vue.
— Il y a aussi la vue.
— Je te déteste.
— Non.
— Si.
Elle fait encore quelques pas.
Bram lui montre une ligne sombre qui traverse la structure à proximité de la passerelle. Léna ne semble pas aussi fascinée que lui par la nervure, mais son regard passe rapidement sur le sol puis sur le garde-corps.
— Attends.
— Quoi ?
— Cette partie est pas alignée.
— La nervure ?
— Non, le garde-corps.
Bram se penche légèrement.
— Je vois rien.
— Là. Regarde la jonction. C’est plus clair que le reste.
— Ça peut être la lumière.
— Et ça, juste en dessous ?
— Quoi ?
— La matière est pas pareille.
Bram observe quelques secondes.
— Peut-être que c’est une des zones qui a bougé.
— Formidable. Une excellente raison de rester dessus.
— T’es montée jusque-là pour me dire de descendre ?
— Non. Je suis montée parce que t’as insisté et que j’ai pris une mauvaise décision.
Elle commence déjà à reculer vers la partie la plus fermée.
— Je te déteste vraiment.
— Je note.
Cette fois, son ton est presque amusé malgré sa peur.
Je baisse les yeux vers Mantah. Pendant quelques secondes, je me demande si la peur de Léna n’est pas finalement l’un des trucs les plus intelligents si la peur de Léna n’est pas finalement l’un des trucs les plus intelligents que j’ai vus depuis notre arrivée. Bram, lui, ressemble de plus en plus à quelqu’un qui veut découvrir jusqu’où il peut aller avant qu’un endroit lui dise non.
Newo, Nilo et Ilyo reviennent enfin avec une petite coupelle d’eau et plusieurs morceaux de nourriture. Mantah oublie immédiatement ma patte de lapin.
— Doucement ! dis-je.
Elle plonge presque le museau sur le premier morceau que Nilo pose devant elle.
— Ah oui, elle avait vraiment faim, constate Newo.
— Elle était peut-être seule depuis longtemps, répond Nilo.
— Ou elle a une mère quelque part, ajoute Ilyo.
Je regarde Mantah manger.
Cette idée me gêne légèrement. Depuis que je l’ai trouvée, une partie de moi a déjà commencé à imaginer qu’elle pourrait rester avec moi. Pourtant, si elle a une mère quelque part, elle ne m’appartient évidemment pas. Elle est peut-être simplement perdue, effrayée et affamée.
Je ne sais même pas comment elle est arrivée jusqu’ici.
Elle boit ensuite quelques petites gorgées, mange encore et revient aussitôt se frotter contre ma jambe. Je souris malgré moi.
— Bon, au moins, elle revient.
— Parce que t’as de la nourriture, répond Newo.
— Jaloux.
— Elle m’a attaqué.
— Tu l’as kidnappée.
— Pendant deux secondes.
— Ça compte.
Nilo rit.
Des voix arrivent du couloir principal. Plusieurs adultes tournent la tête en même temps et j’aperçois Oren revenir avec Gatoum et Taran. Oren paraît épuisé, les vêtements froissés et les mains encore marquées par ce qui vient de se passer dans la salle de soin, tandis que Taran tient toujours sa hache.
Élias les remarque presque aussitôt. Son visage s’éclaire lorsqu’il reconnaît Gatoum et il abandonne ce qu’il était en train de faire pour venir à sa rencontre.
— Gatoum ! Enfin !
Gatoum laisse apparaître un sourire fatigué et lui tend la main. Élias la saisit avant de lui donner une petite tape sur l’épaule.
— Élias. Ça fait plaisir de te voir.
— Pareil. Même si j’imaginais nos retrouvailles un peu moins mouvementées.
Quand j’ai vu arriver tout le monde sans toi, je me suis demandé ce qui Quand j’ai vu arriver tout le monde sans toi, je me suis demandé ce qui avait bien pu vous arriver.
Gatoum jette un regard vers Oren et Taran.
— On a connu une entrée un peu compliquée. Une des nôtres a été grièvement blessée et on a dû filer directement à la salle de soin.
Azuk, qui s’est rapproché en les entendant, intervient aussitôt.
— Hiva ?
— Elle tient, répond Gatoum. Sa jambe réagit au traitement, mais elle est toujours inconsciente. On vous expliquera correctement ce qu’on a fait quand tout le monde sera réuni. Pour l’instant, elle est stable.
Je souffle sans m’en rendre compte. Ce n’est pas vraiment « elle va bien », mais après ce qu’on a vu de sa blessure, le mot stable me convient déjà largement.
Au-dessus de nous, j’entends la voix de Bram.
— Viens juste jusque-là, Léna. Tu vas voir, la vue est incroyable.
Je relève les yeux. Ils sont toujours sur la galerie du premier étage. Bram s’est avancé sur la partie ouverte qui domine les grosses racines, alors que Léna reste plusieurs mètres derrière lui, presque collée à la paroi.
— Je la vois très bien d’ici.
— T’es encore dans la partie fermée.
— Exactement. C’est pour ça que je l’aime bien.
— La galerie est large.
— Elle pourrait faire vingt mètres de large, ça changerait pas le vide en dessous.
— Il y a un garde-corps.
— Ah bah parfait. Je suis guérie.
Bram rit et lui fait signe d’avancer.
— Allez. Trois mètres.
— Je te déteste.
— Non.
— Si.
Elle finit malgré tout par avancer. Lentement. Une main reste proche de la paroi et ses yeux évitent soigneusement de descendre vers les racines plusieurs mètres plus bas.
Pendant ce temps, Élias reporte son attention sur Gatoum.
— De notre côté aussi, il s’est passé des choses depuis les secousses.
Le sourire de Gatoum disparaît presque aussitôt.
— Quel genre de choses ?
— Hypya a changé.
— Changé comment ?
— Certaines ouvertures se sont élargies, d’autres rétrécies. Des passages ne correspondent déjà plus tout à fait à ce qu’on connaissait et certaines passerelles semblent avoir bougé.
Gatoum balaie la salle du regard, visiblement surpris.
— Tout ça depuis aujourd’hui ?
— Oui. Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus.
— Oui. Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus.
Élias l’entraîne de quelques pas vers une paroi.
Au-dessus, Léna vient enfin de rejoindre Bram. Il lui montre quelque chose au niveau du sol, mais elle semble surtout préoccupée par ce qui se trouve autour.
— Attends, dit-elle.
— Quoi ?
— Cette partie-là.
Elle désigne le garde-corps.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
— La jonction. Elle est pas alignée avec le reste.
— Je vois rien.
— Là. Regarde mieux. Elle est plus claire.
Bram se penche légèrement.
— Ça peut être la lumière.
— Et juste en dessous, la matière est différente aussi.
— Peut-être une des zones qui a bougé.
— Formidable. Donc toi, quand on t’explique qu’un endroit a bougé tout seul, ta première réaction c’est de rester dessus ?
— Ma première réaction, c’est de comprendre pourquoi.
— Ma première réaction, c’est de ne pas mourir.
Il sourit.
— T’es montée quand même.
— Parce que t’as insisté. Mauvaise décision de ma part.
— Donc tu me détestes encore ?
— De plus en plus.
Malgré son ton, je vois qu’elle plaisante encore un peu.
En bas, Élias montre enfin à Gatoum l’une des lignes bleu sombre qui remonte sous la matière du mur.
— Regarde ça.
Gatoum s’approche immédiatement.
— C’est quoi ?
Élias secoue la tête.
— Justement, on ne sait pas.
Gatoum lève les yeux vers lui.
— Ça faisait partie de la structure ?
— Non.
— Tu es sûr ?
— Certain. Elles sont apparues après les secousses. On en a repéré plusieurs : certaines presque noires, d’autres bleutées. Et à quelques endroits, on a même l’impression qu’il y a quelque chose qui circule à l’intérieur.
— Qui circule ?
— Peut-être un liquide. Bram et Eloan pensent que ça pourrait avoir un rapport avec les anciens réseaux internes d’Hypya, mais ça ne ressemblait pas à ça avant.
Gatoum ne répond plus tout de suite. Son regard suit la ligne sombre sous Gatoum ne répond plus tout de suite. Son regard suit la ligne sombre sous la matière. Elle remonte le long du mur, disparaît derrière une courbe puis réapparaît plus haut.
Jusqu’à la galerie.
Jusqu’à Bram.
Je vois presque le moment où quelque chose s’assemble dans sa tête.
— Attends…
Élias suit son regard.
— Quoi ?
— Cette nervure… elle monte jusque-là ?
— Oui. Il y en a plusieurs autour des zones qui ont bougé.
Gatoum observe alternativement la nervure, la passerelle et Bram.
— Donc elles sont apparues en même temps que les déformations…
— C’est ce qu’on commençait justement à se dire.
En hauteur, Léna regarde encore la jonction.
— Bram, sérieusement, je resterais pas là.
Il baisse les yeux vers la nervure qui passe près de ses pieds.
— Regarde plutôt ça. Elle traverse exactement la zone dont tu parles.
— Je vois très bien.
— Si elle continue derrière la structure, ça voudrait dire que— Il se décale légèrement pour suivre son trajet.
Léna tend aussitôt la main vers lui.
— Attends, bouge pas comme ça.
Bram se retourne à moitié.
— Pourquoi ?
La partie pâle de la jonction se fend.
Un bruit sec résonne au-dessus de nous.
Pendant une fraction de seconde, personne ne comprend vraiment ce qui vient de se produire. Puis un liquide presque transparent, légèrement bleuté, jaillit de la nervure et se répand sous la chaussure de Bram.
Son pied part brusquement.
— Bram !
Il bascule sur le côté et parvient à agripper le garde-corps des deux mains.
Son corps frappe la rambarde et reste suspendu au-dessus du vide.
Pendant une seconde, je suis persuadé qu’il va réussir à remonter.
Puis la jonction plus claire que Léna avait remarquée bouge à son tour.
Le bruit est sec, presque ridicule par rapport à ce qu’il déclenche.
Un liquide transparent avec une légère teinte bleutée s’échappe de la nervure et se répand sur la surface. Le pied de Bram glisse instantanément.
Son corps part sur le côté et il attrape le garde-corps à deux mains.
— Bram !
Pendant une seconde, il reste suspendu.
Je crois vraiment qu’il va réussir à se remettre debout.
Puis la partie du garde-corps reliée à la jonction blanchâtre bouge.
Léna avait raison.
Elle était décalée.
Bram essaie de reprendre appui, mais sa chaussure glisse encore sur le liquide. Le garde-corps se déforme sous son poids.
Sa main droite lâche.
Puis l’autre.
Il bascule dans le vide.
— BRAM !
Le cri de Léna traverse toute la pièce.
Je le vois tomber entre les racines. Son corps heurte une première structure, tourne, puis disparaît presque derrière une branche énorme avant de frapper les racines situées beaucoup plus bas.
Le bruit remonte jusqu’à nous.
Mon ventre se retourne.
Oren part immédiatement.
Gatoum le suit sans hésiter et Taran se précipite derrière eux. Azuk et Gaan arrivent en courant depuis la salle commune, attirés par le cri. Élias reste une seconde figé avant de se diriger vers l’accès inférieur.
Eloan s’approche du bord, regarde en bas puis recule aussitôt pour chercher un autre passage.
Léna, elle, ne bouge plus.
Elle fixe le vide devant elle. Ses deux mains agrippent le garde-corps de la partie saine et ses jambes semblent incapables d’avancer.
— Léna ! appelle Élias. Reviens par-là !
Elle met plusieurs secondes à réagir.
Je ne bouge pas non plus.
Une seconde auparavant, Bram parlait. Il plaisantait. Il répondait à Léna.
Maintenant, il est en bas.
Mon cerveau refuse de ranger les deux images ensemble.
Oren atteint Bram le premier. D’ici, je le vois s’agenouiller immédiatement près de lui. Ses gestes changent complètement : plus rapides, plus précis. Il pose deux doigts contre son cou, se penche vers son visage, vérifie sa poitrine puis sa tête. Il appelle quelque chose que je n’entends pas.
Gatoum arrive près de lui.
Oren vérifie encore.
Je sais qu’il a travaillé dans les ambulances. Je sais qu’il sait ce qu’il cherche. Et c’est justement pour ça que lorsque son visage change, quelque cherche. Et c’est justement pour ça que lorsque son visage change, quelque chose en moi comprend avant qu’il dise quoi que ce soit.
Il se penche une dernière fois.
Puis il secoue légèrement la tête.
Gatoum ferme les yeux.
Personne ne se met à crier qu’il faut continuer. Personne ne cherche soudain une idée miracle.
Il n’y en a pas.
Léna finit par quitter la galerie. Je la vois réapparaître quelques instants plus tard en bas, accompagnée d’Élias. Elle avance d’une manière étrange, très droite, presque mécanique, comme si son corps avait décidé de marcher sans attendre que sa tête soit prête.
Quand elle voit Bram allongé entre les racines, elle s’arrête.
— Je lui ai dit que je le détestais.
Élias reste près d’elle.
— Léna…
— C’est la dernière chose que je lui ai dite.
Sa voix se casse.
Je sais qu’elle plaisantait. Bram aussi le savait. Tout le monde qui les a entendus le savait.
Ça n’a visiblement aucune importance pour elle.
Je détourne les yeux. J’ai l’impression de regarder quelque chose que je ne devrais pas voir.
Il y a moins d’une heure, on ne savait même pas si Hiva allait survivre. Elle avait un énorme morceau de plante planté dans la cuisse, son état semblait horrible et pourtant ils ont réussi à stabiliser sa jambe. Elle est encore inconsciente, mais elle respire.
Bram, lui, parlait quelques secondes avant sa chute.
Je regarde Oren encore agenouillé près de lui et je ne comprends pas comment on peut parfois sauver quelqu’un après tout ce qu’Hiva a subi et ne rien pouvoir faire pour quelqu’un qui était debout une minute auparavant.
Mes jambes commencent à me ramener vers la salle commune avant même que j’aie vraiment décidé de partir.
Je retrouve Mam’s près des tables. Elle parle avec Karel lorsqu’elle voit ma tête et s’interrompt immédiatement.
— Wen ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Wen ? Qu’est-ce qu’il y a ?
J’essaie d’expliquer, mais tout sort dans le mauvais ordre.
— Bram… il était en haut et la veine… enfin, pas la veine, le truc autour…
Léna avait vu que c’était bizarre et après il y a eu un liquide et il a glissé et le garde-corps a bougé…
Mam’s s’approche.
— Respire, mon Ptik.
— Il est tombé.
Elle ne dit plus rien.
— Oren est descendu avec lui. Il a regardé… enfin, il a fait les trucs qu’il sait faire et après…
Je mime presque malgré moi le mouvement de tête.
— Il a fait non.
Mam’s me prend immédiatement contre elle.
Je reste dans ses bras sans pleurer. Je ne sais même pas si j’en ai envie. Je me sens surtout bizarre, comme si une partie de moi attendait encore de voir Bram revenir dans la pièce en râlant qu’il s’est juste fait mal.
Newo est revenu près de nous. Il ne demande rien. Son pouce tourne encore sur le bracelet de jade et d’obsidienne.
Je pense à Lucas.
Pas pour toujours sur Terre, seulement un peu ici.
Je n’imaginais pas que cette phrase allait resservir aussi vite.
Oren finit par revenir dans la salle. Ses mains tremblent légèrement. C’est discret, mais je le remarque parce que je ne crois pas les avoir déjà vues trembler.
Il échange quelques mots avec Azuk et Gatoum. Taran reste plus loin, silencieux. Léna ne revient pas tout de suite.
Oren finit par me voir près de Mam’s.
Il hésite avant de s’approcher, puis s’accroupit devant moi.
— Wen…
Je le regarde sans répondre.
— Pour tout à l’heure… j’aurais pas dû te parler comme ça. J’étais à bout, mais c’était pas une raison.
Je regarde ses mains.
— C’est pas ton sang ?
— Non.
— Celui d’Hiva ?
— En partie.
— Et Bram ?
— Non.
Il répond doucement.
Je ne pose pas la question suivante. Je connais déjà la réponse.
Oren passe une main sur son visage.
Oren passe une main sur son visage.
— Je suis désolé pour Mantah aussi.
— Tu sais même pas ce que c’est.
— Non. Mais j’ai compris que c’était important pour toi.
Je hausse légèrement les épaules.
— Elle était revenue toute seule.
— D’accord.
Il reste silencieux un instant, puis me regarde vraiment.
— Et toi ?
Je ne sais pas quoi répondre.
Il pourrait demander si je vais bien, si j’ai eu peur, si la chute m’a choqué, si je lui en veux encore. Tout se mélange.
— Je sais pas.
C’est la seule réponse qui me semble vraie.
Oren acquiesce. Il ne me dit pas que ça va aller ni que je dois être fort. Il pose simplement une main sur mon épaule.
Quelqu’un l’appelle depuis l’autre côté de la salle.
— Je reviens, dit-il.
Je le regarde se relever.
Avec Oren, cette phrase n’est jamais complètement anodine. Une partie de moi se demande toujours s’il va vraiment revenir, même lorsqu’il ne s’éloigne que de quelques mètres.
Mam’s ne dit rien. Je crois qu’elle sait très bien à quoi je pense.
Après un moment, je demande si je peux retourner près de l’endroit où Mantah a disparu.
— Tu restes là où je peux te voir, répond-elle.
— Promis.
— Et pas d’exploration.
— Promis.
— Pas de passerelle.
— Mam’s…
— Je vérifie.
— Promis.
Je retourne près du renflement où je l’avais rencontrée.
Quand je reviens près de l’endroit où j’avais rencontré Mantah, Bram n’est plus là. Pendant que j’étais avec Mam’s, les adultes ont dû l’emporter à l’écart, loin des racines et surtout loin des regards. Il reste pourtant quelque chose de différent dans cet endroit, comme si le simple fait de savoir ce qui vient de s’y passer suffisait à le rendre moins accueillant qu’avant.
La coupelle d’eau est toujours là. Il reste quelques morceaux de nourriture.
La patte de lapin pend à ma poche avec de minuscules traces de dents dans La patte de lapin pend à ma poche avec de minuscules traces de dents dans la fausse fourrure.
Mantah, elle, a disparu.
Je m’assois. Je pourrais prendre un morceau de poulet et l’agiter. Je pourrais l’appeler. Je pourrais essayer de chercher derrière les racines où elle est partie.
Je n’en fais rien.
Léna m’a dit tout à l’heure que si je voulais qu’elle me fasse confiance, je devais la laisser décider de la distance.
Alors j’attends.
Je regarde la forêt devant moi. Un peu plus loin, les feuilles ont déjà recommencé à bouger comme si rien ne s’était passé. L’eau continue de circuler. Les lumières d’Hypya sont toujours là. Le bâtiment ne semble pas savoir qu’un homme vient de mourir à l’intérieur.
Ou alors il le sait et ça ne change rien Un léger bruit vient d’une racine sur ma droite.
Je tourne la tête.
Deux petits yeux apparaissent entre les feuilles.
Mantah avance prudemment, le corps encore légèrement aplati. Je ne bouge pas. Elle sort entièrement de sa cachette, passe devant la nourriture sans s’arrêter et vient directement vers moi.
Elle attrape mon pantalon avec ses petites griffes et commence à grimper.
Je place une main sous son ventre pour l’aider. Elle atteint ma poitrine, tourne une fois sur elle-même puis s’allonge contre moi comme si cette place avait toujours été la sienne.
Je pose doucement la main sur son dos.
Son ronronnement commence presque immédiatement.
Son petit cœur cogne contre ma poitrine.
Je ne sais pas pourquoi ça me fait autant de bien de sentir quelque chose battre.
Peut-être parce qu’en bas, le silence a désormais un prénom.
La suite sera publiée ici au fil de l’écriture.