HypSens
HypSens · Tome 1 · Chapitre 5

Hypya

Hiva

Je suis terrifiée.

Moi qui ai toujours eu l’habitude d’être de l’autre côté de la barrière, à observer, rassurer, chercher quoi faire pour aider les autres, je découvre à quel point tout paraît différent lorsque c’est notre propre corps qui nous échappe et que, pour une fois, je ne suis plus celle qui soigne mais celle dont on ignore encore ce qu’elle va devenir.

Cette chose plantée dans ma cuisse semble presque continuer à vivre en moi. À chaque pulsation, j’ai l’impression qu’elle me rappelle sa présence, comme si mon propre cœur battait désormais autour d’un intrus que mon corps refuse d’accepter.

Ça me dégoûte.

J’essaie de ne pas penser à ce qui peut se passer sous la blessure, à ce que cette branche a pu toucher en entrant, ni aux conséquences que je découvrirai peut-être dans quelques minutes.

Je ne crois pas en Dieu, pourtant je me surprends à prier la Vie de me rendre exactement comme j’étais quelques heures plus tôt.

C’est étrange comme on peut considérer certaines choses comme définitivement acquises jusqu’au jour où l’on comprend qu’elles peuvent nous être retirées.

Une grande fatigue m’envahit et je n’ai qu’une envie : redevenir la Hiva d’il y a quelques jours, celle qui pouvait monter un escalier ou simplement sortir de son lit toute seule pour aller faire pipi.

D’ailleurs, j’ai une envie qui monte depuis une heure et je sens que je vais avoir du mal à me retenir.

— Gatoum ? Tu penses qu'on est loin encore ?

— On arrive bientôt Hiva, ne t'inquiète pas et profite de la vue.

Profiter de la vue ?

— Je vais essayer.

Il est mignon lui mais je le verrais bien à ma place et voir à quel point il profiterait de la vue avec une branche à la place quel point il profiterait de la vue avec une branche à la place de la cuisse en étant dépendante de 2 biceps qui se baladent.

En soi, le dernier élément n'est pas vraiment le plus dérangeant mais c'est surtout le fait d'être immobilisé qui me tend.

Taran est vraiment fort physiquement. Il me porte depuis un moment maintenant et, pourtant, sa respiration reste régulière, comme si mon poids n’était qu’un détail supplémentaire à gérer.

Mais je suis persuadée qu’il n’est pas seulement cette masse de muscles au crâne rasé qu’il donne à voir.

Il y a quelque chose dans sa manière de me tenir, dans les précautions qu’il prend chaque fois que le terrain devient irrégulier, qui me fait penser qu’il ressent probablement beaucoup plus de choses qu’il ne le montre.

J’ai toujours eu du mal à croire que certaines personnes puissent réellement rester de marbre. On ne manifeste peut-être pas tous nos émotions de la même manière, mais elles doivent bien exister quelque part, même chez ceux qui semblent avoir construit des murs suffisamment épais pour ne rien laisser passer.

Peut-être que je pense ça simplement parce que j’ai besoin de croire que les autres fonctionnent un peu comme moi.

Chez Taran, en tout cas, j’ai l’impression de percevoir quelque chose qui ressemble à de la culpabilité, comme s’il aurait préféré être celui que cette plante avait frappé.

À moins que ce soit seulement ce que j’ai envie de voir chez lui.

Cet arbre me coupe le souffle malgré tout.

Même dans l’état où je suis, je ne peux pas rester insensible à ce qui se dresse devant nous. Les deux bâtiments aux formes arrondies semblent venir se rejoindre autour de cet arbre gigantesque, comme s’ils avaient été construits pour l’accueillir plutôt que pour l’enfermer, et toute cette verdure dégage une tranquillité presque irréelle.

Dans d’autres circonstances, j’aurais probablement eu envie de m’arrêter, de regarder chaque détail, de comprendre comment un endroit pareil pouvait exister.

Aujourd’hui, je n’arrive pas vraiment à en profiter.

Cette fichue branche plantée dans ma cuisse me ramène constamment à la même réalité : je ne peux rien faire par moi-même.

Et c’est peut-être ça qui me pèse le plus.

D’habitude, dès que je commence quelque chose, j’ai tendance à enchaîner derrière comme si l’action en appelait tendance à enchaîner derrière comme si l’action en appelait toujours une autre. Plus je bouge, plus j’ai envie de bouger, alors qu’à cet instant je suis condamnée à regarder les autres avancer pendant que quelqu’un me transporte à leur rythme.

Je déteste ça.

Je déteste attendre, dépendre, ne pas pouvoir décider simplement de me lever et d’aller où bon me semble.

Peut-être que je devrais apprendre à ralentir un peu parfois, mais j’aurais préféré choisir le moment moi-même plutôt que de me faire donner la leçon par une plante qui a décidé de me transpercer la cuisse.

Et puis, sérieusement…

Depuis quand les plantes attaquent-elles les gens ?

Avec tout ce qu’on leur fait subir depuis des générations, elles ont peut-être fini par décider de prendre leur revanche.

Très bien.

Message reçu.

Mais elles auraient pu choisir quelqu’un d’autre.

Parce que moi, ce dont j’ai besoin maintenant, ce n’est pas seulement de retrouver ma jambe.

C’est de retrouver cette sensation toute simple de pouvoir aller où je veux, quand je veux, sans avoir à demander la permission à mon propre corps.

J’ai de plus en plus envie de faire pipi.

Ma vessie commence sérieusement à prendre le contrôle de toutes mes pensées, alors je finis par interpeller Gatoum une nouvelle fois.

— Gatoum ?

— Oui, Hiva ? me répond-il avec un air à mi-chemin entre l’agacement et l’inquiétude.

— On arrive bientôt ? Je commence à avoir mal aux jambes.

— Très drôle, Hiva, intervient Oren en passant près de moi, toujours avec cet air sur le qui-vive, comme s’il cherchait déjà sa prochaine personne à sauver.

— Je te signale quand même que j’ai une branche plantée dans la cuisse, au cas où ce ne serait pas suffisant pour m’autoriser à me plaindre un petit peu.

Gatoum secoue légèrement la tête.

— On arrive bientôt. On descend ce sentier et on y est.

— En vrai, j’ai surtout une grosse envie de…

Je n’ai même pas besoin de terminer.

— Ah. Je comprends mieux. On y est presque. Et si vraiment tu ne peux plus tenir, il y a toujours l’herbe juste là.

Je tourne la tête vers lui.

— Sûrement pas. Je déteste faire ça dehors.

— Sûrement pas. Je déteste faire ça dehors.

Il me prend pour une sauvage ?

Je ne vais quand même pas me mettre à moitié nue devant tout le monde pendant que Taran me tient debout avec une branche dans la cuisse.

Rien que d’y penser, mon envie semble empirer.

Il faut absolument que je trouve autre chose sur quoi fixer mon attention.

Mon regard se pose sur les deux sœurs qui avancent un peu plus loin. Malgré tout ce qui vient de leur arriver, il y a quelque chose de très naturel dans leur manière de rester proches l’une de l’autre, comme si leur présence suffisait encore à leur donner un semblant de sécurité.

Leur relation avec leur mère paraît plus compliquée, ou peut- être est-ce simplement ce que j’imagine en les observant de loin.

Je les regarde quelques secondes de plus.

Et une question que je n’avais absolument pas invitée surgit dans mon esprit.

Quelle mère j’aurais été, moi ?

La réponse aurait pu ne pas rester hypothétique.

J’aurais pu le découvrir.

Mais lui ne voulait pas le garder, et j’avais choisi de respecter sa décision.

J’approche de la trentaine et, depuis quelque temps, il m’arrive de sentir monter en moi un désir que j’avais réussi jusque-là à tenir suffisamment loin pour prétendre qu’il n’existait pas.

Celui d’avoir un enfant.

C’est étrange parce qu’à l’époque, lorsque nous en parlions tous les deux, je disais sincèrement que je n’en voulais pas non plus. Lui avait toujours été beaucoup plus catégorique, alors que moi, je laissais probablement une porte entrouverte quelque part sans vraiment vouloir la regarder.

Même dans notre intimité, cette contradiction existait déjà.

À certains moments, lorsqu’il arrivait au bout et qu’il cherchait à se retirer, il m’arrivait de le retenir contre moi avec mon plus beau sourire d’ange, simplement parce que j’aimais cette sensation de le sentir entièrement avec moi jusqu’à la dernière seconde.

Sur le moment, je ne pensais pas forcément « enfant ».

Enfin… c’est ce que je me racontais.

Avec le recul, je me demande si une partie de moi ne savait pas exactement ce qu’elle cherchait, pendant qu’une autre continuait tranquillement à prétendre que nous étions parfaitement d’accord.

parfaitement d’accord.

Ce n’était pas très honnête de ma part.

Peut-être même que j’avais commencé à désirer quelque chose avant d’être capable de me l’avouer.

Et lorsque cette possibilité est finalement devenue réelle, je me suis retrouvée face à une vérité beaucoup plus difficile à ignorer : lui ne voulait toujours pas devenir père, tandis que moi, pour la première fois, je n’étais plus certaine de ne pas vouloir devenir mère.

Enfin, on débouche dans la cour intérieure des bâtiments, et même si l’endroit paraît encore plus impressionnant vu de près, je n’ai plus vraiment la tête à admirer quoi que ce soit.

Une goutte chaude glisse dans ma culotte.

Parfait.

Encore quelques minutes et je vais officiellement perdre toute dignité.

— Taran ?

— Oui, Hiva ?

— J’ai une envie très pressante et, crois-moi, ça ne peut vraiment pas attendre qu’on s’occupe de ma jambe.

Il comprend immédiatement à mon expression que je ne plaisante plus.

— OK. Je vois avec Gatoum où sont les toilettes les plus proches.

Il relève la tête.

— Gatoum ! Urgence toilettes !

Évidemment.

Pourquoi chuchoter quand on peut prévenir tout le groupe que ma vessie vient d’entrer en état de crise ?

J’aurais dû me douter que la discrétion n’était pas franchement sa spécialité.

Gatoum nous rejoint rapidement.

— Il ne vaudrait pas mieux retirer d’abord la plante ?

— Gatoum, tu es adorable, vraiment, mais si tu veux éviter que les personnes qui vont me soigner aient en plus à gérer une patiente qui s’est pissé dessus, trouve-moi des toilettes.

— OK, je capte, ma belle.

Je lui adresse un regard suffisamment appuyé pour qu’il comprenne que le « ma belle » vient de lui coûter quelques points dans mon estime.

Il nous indique une pièce un peu plus loin et Taran reprend sa marche.

À l’intérieur, une nouvelle déception m’attend.

Des toilettes sèches.

Très bien.

À ce stade, je ne vais pas commencer à négocier avec la plomberie.

plomberie.

Taran m’approche lentement de l’assise en faisant attention à ne pas déplacer ma jambe.

— Je vais devoir t’aider à t’installer. Essaie de la garder le plus immobile possible.

Même pour aller aux toilettes, je ne suis plus capable de me débrouiller seule.

Je déteste cette pensée.

Heureusement que j’ai mis une robe ce matin, parce qu’avec un pantalon, je ne sais même pas comment on aurait réussi à le faire passer autour de cette fichue branche sans transformer ma cuisse en brochette.

Je relève tant bien que mal le tissu pendant que Taran soutient presque tout mon poids, puis j’essaie de descendre ma culotte d’une main.

Mauvaise idée.

À peine je me penche que la peau autour de la blessure tire violemment.

Je grimace.

— Attends, me dit Taran. Ne force pas.

Super.

Je vais donc devoir ajouter « incapable de baisser ma propre culotte » à la liste des choses que je ne sais plus faire seule.

Il maintient mon équilibre pendant que je parviens à la faire glisser suffisamment bas sans trop bouger la jambe blessée, puis détourne aussitôt le regard avec une pudeur qui me surprend un peu.

Au moins, il a compris qu’aider quelqu’un ne signifie pas forcément tout regarder.

Il m’accompagne lentement jusqu’à l’assise, ma jambe restant presque tendue devant moi, et chaque centimètre gagné tire autour de la plaie comme si cette foutue branche voulait me rappeler qu’elle était toujours là.

Puis, enfin, je peux me soulager.

Quel bonheur.

C’est quand même incroyable de constater qu’après avoir découvert un endroit impossible, survécu à une plante qui m’a empalée et commencé à me demander si je pourrai remarcher normalement un jour, réussir simplement à faire pipi puisse devenir le meilleur moment de ma journée.

Une fois que j'ai terminé, je remonte ma culotte tant bien que mal et laisse retomber ma robe.

— C’est bon.

Taran se retourne seulement à ce moment-là, passe un bras derrière mon dos et l’autre sous mes jambes, puis me soulève avec une précaution presque déroutante chez un soulève avec une précaution presque déroutante chez un homme qui donne au premier regard l’impression qu’il pourrait arracher une porte de ses gonds sans même hausser les épaules.

Je me laisse reprendre dans ses bras.

Cet homme a beau paraître rude, il n’est décidément pas dénué de délicatesse.

Je dois reconnaître qu’être de nouveau blottie contre lui n’a pas que des inconvénients.

À chaque pas, je sens la tension de ses bras lorsqu’il me maintient contre son torse, et malgré la branche toujours plantée dans ma cuisse, mon corps trouve encore le moyen de me rappeler qu’il sait parfaitement apprécier certaines choses.

J’ai toujours eu un faible pour les hommes qui dégagent quelque chose de très physique, presque brut, et Taran coche clairement quelques cases.

Enfin, quelques-unes seulement.

Parce que les muscles, c’est très agréable à regarder et encore davantage à sentir contre soi, mais s’il n’y a rien derrière, l’intérêt disparaît généralement assez vite.

Je profite de notre proximité pour observer un peu mieux les tatouages qui recouvrent sa peau.

Un hibou attire particulièrement mon attention, accompagné un peu plus loin d’un sablier.

Curieux choix.

Le hibou me fait penser à la connaissance, peut-être à l’observation, tandis que le sablier évoque forcément le temps qui passe, quelque chose qu’on perd et qu’on ne récupère jamais vraiment.

Évidemment, j’invente peut-être complètement leur signification.

Il les a peut-être simplement choisis parce qu’il trouvait ça joli.

Mais j’ai du mal à ne pas chercher ce qui peut se cacher derrière ce genre de détails.

Après tout, quelques minutes plus tôt encore, j’étais déjà en train de lui inventer une vie émotionnelle derrière son crâne rasé et ses épaules de déménageur.

Décidément, il va falloir que j’apprenne à distinguer ce que je perçois réellement chez les autres de ce que j’ai simplement envie d’y trouver.

Nous entrons enfin dans l’édifice et, pendant quelques secondes, même ma jambe réussit presque à passer au second plan.

Mon regard voyage d’une paroi à l’autre sans parvenir à comprendre exactement ce que j’observe. La matière n’a comprendre exactement ce que j’observe. La matière n’a rien de vraiment métallique, rien de franchement minéral non plus, et sa surface semble changer légèrement suivant la lumière, comme si elle refusait de se laisser ranger dans une catégorie connue.

Évidemment, les deux sentinelles scientifiques ont déjà remarqué la même chose.

— Regarde la texture, dit le premier en passant la main à quelques centimètres de la paroi. On dirait presque un matériau composite… peut-être à base d’hydrocarbures, avec un apport minéral.

— Du manganèse ?

— Possible.

L’autre se rapproche davantage.

— Je ne suis pas convaincu. Il y a quelque chose de trop souple dans la structure. Ça me fait davantage penser à un tissu végétal qu’à un matériau industriel classique.

— Végétal ?

— Oui. Regarde les courbes. Même les pièces ne sont pas vraiment séparées entre elles, elles semblent se prolonger les unes dans les autres.

Je lève les yeux.

Maintenant qu’il le dit, les formes ressemblent effectivement à une succession d’alvéoles reliées entre elles.

— On dirait presque un organe, reprend-il.

Son collègue s’arrête.

— Un organe ?

— Pas humain, évidemment. Mais quelque chose construit sur le même principe : plusieurs parties différentes qui fonctionneraient ensemble.

Un silence très court s’installe.

Puis le premier relève la tête vers les parois.

— Attends… tu es en train de dire que tout ça pourrait fonctionner comme une sorte d’organisme ?

— Je dis simplement que l’architecture y fait penser.

— Regarde les changements de couleur.

Une nuance bleutée traverse lentement la surface avant de laisser place à quelque chose de plus rose.

— On dirait presque que ça réagit à notre présence.

Son collègue laisse échapper un petit rire.

— Ou alors tu viens simplement de découvrir le biomimétisme. Des ingénieurs ont peut-être voulu reproduire des structures naturelles jusque dans les matériaux, les formes et l’éclairage. Ce ne serait pas la première fois que des humains essaient de copier ce que la nature fait mieux qu’eux.

nature fait mieux qu’eux.

— Oui… probablement.

Il continue pourtant d’observer la paroi quelques secondes, comme si cette réponse ne le satisfaisait pas complètement.

— En tout cas, c’est sacrément bien fait. Regarde encore cette couleur… bleu, puis rose. On jurerait presque que l’abri pulse.

Je ferme les yeux une seconde.

Ils sont arrivés ici depuis cinq minutes et ils ont déjà réussi à transformer un couloir en colloque scientifique.

À ce rythme-là, j’espère vraiment trouver un Doliprane quelque part, parce que ma jambe risque bientôt de ne plus être la seule chose qui me fasse souffrir.

Gatoum intervient avant que les deux scientifiques aient le temps d’inventer une nouvelle théorie sur les murs.

— OK, tout le monde est là ?

Le groupe se rassemble plus ou moins autour de lui et quelques voix répondent presque en chœur. Il y a toujours un ou deux retardataires pour ruiner l’effet collectif, mais dans l’ensemble, on s’en sort plutôt bien.

— On va se séparer, reprend-il. Taran reste avec Hiva. Cléo, Elyne, Oren et moi, on va à la salle de soin. Les autres, vous prenez la direction du dortoir et vous vous répartissez les lits. Azuk, je compte sur toi pour éviter que tout le monde se batte pour le même matelas.

Quelques sourires apparaissent.

— Je viens avec vous, annonce soudain Saïa.

Gatoum tourne la tête vers elle.

— Avec nous où ?

— À la salle de soin.

Il la regarde quelques secondes, visiblement surpris.

— Tu as des connaissances médicales ?

— Absolument aucune.

— Alors pourquoi tu veux venir ?

Saïa ouvre la bouche, puis hésite.

Pour une fois, elle semble ne pas avoir préparé sa réponse.

— Je ne sais pas vraiment.

Son regard glisse brièvement vers les parois autour de nous.

— Depuis qu’on est entrés ici, j’ai une drôle d’impression.

Comme si… enfin, laisse tomber.

— Comme si quoi ? demande Gatoum.

Elle secoue légèrement la tête.

— Rien. J’ai simplement envie de venir. Et si je ne sers à rien, je pourrai toujours aller chercher du matériel, tenir quelque chose ou éviter que vous vous marchiez dessus.

Gatoum continue de l’observer, probablement partagé entre Gatoum continue de l’observer, probablement partagé entre l’envie de lui dire non et celle de ne pas perdre de temps à discuter.

— Très bien. Mais tu ne touches à rien sans qu’on te le demande.

— Promis.

Elle sourit légèrement.

Je ne sais pas pourquoi, mais à la manière dont elle regarde encore la paroi derrière nous, quelque chose me dit qu’elle ne tiendra pas longtemps cette promesse.

Le groupe commence à se disperser. Certains prennent la direction du dortoir pendant que Gatoum nous fait signe de le suivre dans un couloir qui s’enfonce un peu plus profondément dans l’édifice.

Taran me reprend fermement dans ses bras et nous avançons derrière lui.

Quelques instants plus tard, Gatoum pousse une porte.

On arrive enfin à l’endroit où je vais être soignée.

Je vois une table en plein milieu de la pièce, très loin de l’image que je me fais d’un véritable espace de soins. Pas de métal brillant, pas de mécanisme sophistiqué, seulement une structure en bois qui semble presque trop simple pour ce qu’on s’apprête à me faire subir.

J’espère sincèrement qu’elle est plus solide qu’elle n’en a l’air.

Rien que l’idée de m’y allonger suffit pourtant à me tendre, parce qu’elle matérialise quelque chose que je déteste depuis le début : je vais devoir rester immobile et laisser les autres décider, manipuler, essayer, pendant que moi je ne pourrai presque rien faire.

J’ai besoin d’être mon propre moteur, de savoir que je peux avancer par moi-même et choisir la direction dans laquelle je veux aller.

Depuis que je me suis mise au développement personnel, j’ai compris à quel point il était important de savoir ce que l’on veut, de prendre la responsabilité de sa propre vie et d’arrêter d’attendre que quelqu’un d’autre vienne nous mettre en mouvement.

Mais j’ai appris aussi quelque chose de beaucoup moins agréable : être responsable de sa vie ne veut pas dire devenir responsable de celle des autres.

Mona me l’a appris à mes dépens.

J’ai travaillé un temps avec elle et, franchement, je ne pouvais pas la saquer. Sa façon d’être me pesait de plus en plus et, malgré tous mes efforts, chaque tentative de plus et, malgré tous mes efforts, chaque tentative de discussion finissait par tourner court, comme si nous ne parlions jamais vraiment la même langue.

J’ai essayé de comprendre, d’expliquer, de désamorcer, d’arranger les choses, probablement bien plus que je n’aurais dû.

Je pensais qu’en trouvant les bons mots, le bon moment ou la bonne façon d’aborder les choses, je finirais forcément par créer une ouverture.

Mais certaines portes restent fermées tant que la personne qui se trouve derrière refuse elle-même de les ouvrir.

On ne peut pas communiquer à la place de quelqu’un, ni forcer une personne à être honnête, à arrêter de se moquer, à reconnaître ce qu’elle dissimule ou à regarder ce qu’elle refuse encore de voir.

Et surtout, on ne peut pas sauver quelqu’un qui ne souhaite pas être sauvé.

Cette histoire m’a donné une sacrée leçon d’humilité, parce qu’elle m’a obligée à me poser une question que je n’avais jamais vraiment voulu regarder en face : qui suis-je, finalement, pour croire que je dois créer du lien avec tout le monde ou réparer chaque personne qui croise ma route ?

Je dois…

Non.

Je souhaite d’abord apprendre à me sauver moi-même, à être réellement présente pour les personnes qui me sont chères et à cesser de considérer chaque relation difficile comme une mission qu’il faudrait absolument réussir.

Pour les autres, je peux tendre la main.

Mais à eux de décider s’ils veulent la saisir.

À cet instant, Taran me dépose avec délicatesse sur la table.

Je regarde autour de moi.

Oren, Gatoum, Elyne, Cléo, Saïa et Taran sont tous là, mais plus je les observe, moins j’ai l’impression d’être entourée d’une véritable équipe médicale.

Oren et Elyne semblent avoir quelques notions de soins, suffisamment en tout cas pour ne pas tourner de l’œil devant une plaie ouverte, mais entre savoir poser un pansement et savoir quoi faire d’une branche profondément plantée dans une cuisse, il y a quand même un monde.

Cléo reste légèrement en retrait et, pour l’instant, elle n’a pas vraiment l’air plus rassurée que moi.

Gatoum observe surtout les autres, probablement dans l’espoir que quelqu’un finisse par annoncer qu’il sait exactement quoi faire.

exactement quoi faire.

Taran, lui, semble parfaitement capable de soulever un arbre à mains nues, ce qui est certes impressionnant, mais pas exactement la qualification que j’espérais trouver chez la personne chargée de sauver ma jambe.

Et Saïa…

Saïa est venue avec nous sans avoir la moindre connaissance médicale et continue de jeter des regards vers les parois comme si elles étaient plus intéressantes que le trou béant dans ma cuisse.

Magnifique.

Si je résume, ma jambe repose actuellement entre les mains de deux semi-soignants, d’une fille très discrète, d’un organisateur qui attend probablement qu’une solution tombe du plafond, d’une armoire à glace tatouée et d’une femme fascinée par les murs.

Étrangement, je ne me sens pas tellement plus rassurée qu’en entrant.

— Oren, demande finalement Gatoum, tu penses qu’on commence par quoi ?

Saïa croise mon regard et arque légèrement un sourcil.

— Ah ? Tu pensais que j’allais rattraper le niveau de ces deux-là ?

Elle désigne Oren et Elyne d’un mouvement du menton.

— Disons que j’espérais secrètement découvrir qu’au moins l’un d’entre vous avait fait dix ans de chirurgie dans une vie précédente.

— Désolée de te décevoir.

— Oren, intervient Gatoum avant que la conversation ne dérive davantage, tu penses qu’on commence par quoi ?

Pour la première fois depuis notre arrivée, Oren reste silencieux quelques secondes avant de répondre, et je vois très clairement qu’il cherche moins la bonne solution qu’une solution qui aurait au moins le mérite de ne pas empirer les choses.

— Franchement ? Je ne sais pas. J’ai quelques notions de soins, mais là, on parle d’un truc qui lui traverse la cuisse et dont on ignore complètement ce qu’il a pu toucher. Je préfère qu’on réfléchisse ensemble plutôt que de faire semblant de savoir.

Je dois reconnaître que cette réponse me rassure presque davantage qu’un discours rempli de certitudes.

Elyne acquiesce lentement.

— Pour une fois, je suis d’accord avec lui. On en sait tous trop peu pour que quelqu’un ici puisse décider seul de ce qu’il faut faire.

Un petit silence s’installe.

Un petit silence s’installe.

Puis une voix que je n’attendais pas vraiment s’élève derrière eux.

— Dans Dr House, ils vérifient souvent ce qui se passe en dessous de la blessure avant de toucher au reste.

Je tourne la tête vers Cléo.

Elle semble elle-même légèrement surprise d’avoir parlé suffisamment fort pour que tout le monde l’entende, mais maintenant que cinq paires d’yeux sont braquées sur elle, elle ne recule pas.

— Enfin… je sais que c’est une série, ajoute-t-elle, mais ils regardent si la personne sent encore son membre, si elle arrive à le bouger, ce genre de choses. Est-ce qu’on sait au moins si Hiva sent correctement son pied et toute la partie de sa jambe située sous la branche ?

Cette fois, personne ne répond immédiatement.

Et je dois reconnaître que la question est loin d’être idiote.

Elyne tourne lentement la tête vers elle.

— Waouh, Cléo… je ne savais pas qu’on avait une spécialiste parmi nous.

Il y a juste assez d’amertume dans sa voix pour que je comprenne qu’il ne s’agit pas exactement d’un compliment.

Cléo, elle, sourit.

— Merci.

Elle marque une petite pause avant d’ajouter avec une sincérité désarmante :

— J’en ai regardé énormément.

Apparemment, l’ironie d’Elyne vient de mourir seule dans un coin.

À croire que cette équipe cache encore quelques ressources inattendues.

Oren récupère un stylo posé à proximité et s’approche de mes pieds.

— Je vais tester ta sensibilité, d’accord ?

— Tant que tu ne décides pas de me tatouer les orteils avec, ça me va.

Il esquisse un sourire avant de faire glisser doucement le bout du stylo sous mon pied gauche.

Je sursaute malgré moi.

— Tu sens ça ?

— Oui. Et tu pourrais prévenir juste avant de toucher, quand même.

— Je viens littéralement de le faire.

— Prévenir davantage, alors.

Elyne lève les yeux au ciel.

— Fais juste les choses doucement, Oren.

— C’est exactement ce que je fais.

— C’est exactement ce que je fais.

Je sens immédiatement la tension monter entre eux et je préfère couper court avant qu’ils transforment ma jambe en prétexte pour une nouvelle joute.

— Continue, Oren.

Il passe le stylo à différents endroits de mon pied, puis remonte légèrement le long de la cheville.

— Là ?

— Oui.

Un peu plus haut.

— Là aussi.

Il poursuit lentement.

Je le vois concentré sur ce qu’il fait, mais quelque chose change progressivement dans son expression.

— Bon, maintenant l’autre côté, me dit-il.

Je hoche la tête.

Quelques secondes passent.

Puis encore quelques-unes.

Je fronce les sourcils.

— Tu attends quoi ?

Oren relève les yeux vers moi.

— Je n’attends rien.

— Comment ça ?

— Je passe le stylo depuis tout à l’heure.

Pendant une seconde, je crois qu’il plaisante.

Puis je regarde son visage.

Il ne plaisante pas.

Quelque chose se serre dans mon ventre.

— Recommence.

Elyne s’approche aussitôt.

— Passe-le-moi.

Oren lui tend le stylo et, cette fois, Elyne commence très bas, sous mon pied, avant de remonter lentement.

— Là ?

— Non.

Elle remonte de quelques centimètres.

— Là ?

— Toujours rien.

Plus haut encore.

Je la vois maintenant fixer ma jambe avec beaucoup plus d’attention.

— Dis-moi dès que tu sens quelque chose.

Le stylo remonte jusqu’à la zone blessée.

Toujours rien.

Je regarde mes orteils.

J’essaie de les bouger.

Une fois.

Une fois.

Deux fois.

Je sais parfaitement ce que je leur demande de faire, pourtant ils restent immobiles.

— Je ne sens plus rien en dessous de la blessure.

Ma voix vient de perdre une partie de son assurance.

J’essaie encore de bouger mes orteils, comme si mon corps pouvait finir par comprendre que je commence sérieusement à paniquer.

Rien.

— Je n’arrive plus à les bouger non plus.

Bon.

Là, ça craint vraiment.

Je fixe mes orteils quelques secondes, comme si le simple fait de les regarder avec suffisamment d’insistance pouvait finir par les convaincre de m’obéir, mais rien ne bouge.

Oren reste silencieux devant ma jambe. Il ne fait plus semblant d’avoir une idée précise de ce qu’il faut faire et, bizarrement, son hésitation m’inquiète davantage que s’il m’avait annoncé quelque chose de mauvais.

Elyne, elle, se concentre sur la zone blessée avec un sérieux inhabituel. Je sens bien qu’elle cherche une explication, une logique, n’importe quoi qui permettrait de reprendre un peu de contrôle sur la situation, mais son visage me confirme surtout qu’elle n’en sait pas beaucoup plus que lui.

Je déteste cette sensation.

Quand les personnes censées vous aider commencent à se regarder les unes les autres en silence, ce n’est jamais très bon signe.

Je tourne la tête vers Cléo.

— Dis-moi que tu as encore une de tes références de séries sous le coude.

Elle hésite.

— Il y avait bien un épisode de House où une patiente avait un problème grave à la jambe…

— Et ?

Cléo pince légèrement les lèvres.

— Ils avaient fini par l’amputer.

Je la regarde.

— Mauvaise référence.

— Je ne dis pas qu’il faut faire ça ! répond-elle aussitôt. Je dis juste que… ça me rappelle cet épisode.

— Eh bien essaie de te souvenir d’un épisode où tout le monde garde ses membres, ça m’arrangerait beaucoup.

Même Oren laisse échapper un petit souffle qui ressemble presque à un rire nerveux.

Saïa, elle, ne réagit pas.

Saïa, elle, ne réagit pas.

Elle pose une serviette humide sur mon front avant de détourner les yeux vers l’une des parois.

— Merci, lui dis-je.

Elle ne répond pas vraiment.

Son attention semble déjà ailleurs.

Je la regarde s’éloigner lentement du groupe pour rejoindre le mur, puis poser la paume contre cette matière étrange qui paraît presque changer de couleur sous sa main.

Elle ferme les yeux.

Pendant quelques secondes, elle ne bouge plus.

Qu’est-ce qu’elle fabrique encore ?

Je m’attends à la voir retirer sa main ou plaisanter sur ce qu’elle vient de faire, mais rien.

Son expression change légèrement.

Pas de peur.

Pas vraiment de surprise non plus.

Plutôt cette drôle de concentration qu’on prend lorsqu’on essaie de distinguer un son très faible dans une pièce bruyante.

Elle retire finalement sa main.

Hésite.

Puis la repose exactement au même endroit.

Et plus je la regarde, moins j’ai l’impression qu’elle cherche quelque chose.

On dirait plutôt qu’elle écoute.

— Il faut retirer le morceau de plante, finit par dire Oren après quelques secondes de réflexion. Il est planté là depuis plusieurs heures, et on ne sait toujours pas ce qu’il a pu toucher ni comprimer en profondeur, et surtout on ne peut pas le laisser là indéfiniment en espérant que tout se passe bien.

Sa façon de parler a changé. Il n’a pas l’air certain de lui, mais au moins il essaie de construire quelque chose à partir du peu que nous savons.

Elyne croise les bras.

— D’accord, mais une fois que tu l’auras retiré, tu fais quoi du trou ?

Oren ouvre la bouche, puis la referme presque aussitôt.

— Je ne sais pas encore exactement. On comprime, on surveille le saignement, on essaie de fermer provisoirement si on peut, et surtout on voit comment elle réagit.

— Donc ton plan, c’est essentiellement « on retire et on avise ».

— Mon plan, c’est surtout d’éviter de prétendre que je sais faire une opération que je n’ai jamais faite.

Pour une fois, Elyne ne répond pas immédiatement.

Pour une fois, Elyne ne répond pas immédiatement.

Cléo, elle, relève légèrement la main, comme si elle demandait la parole en classe.

— Dans House, ils avaient justement eu un cas où un fragment resté dans le corps avait fini par créer d’autres problèmes. Je sais que ce n’est qu’une série, mais laisser quelque chose à l’intérieur ne me paraît pas franchement rassurant non plus.

Je regarde tour à tour Oren, Elyne, Cléo, puis cette branche qui dépasse toujours de ma cuisse.

Aucune des solutions proposées ne me plaît vraiment, mais rester comme ça n’en est pas une davantage.

— Et si ça se met à saigner énormément quand vous la retirez ?

Oren garde les yeux sur ma jambe.

— Alors on comprime immédiatement, et on fera tout ce qu’on peut pour contrôler le saignement.

Le silence qui suit n’a rien de rassurant, mais au moins personne ne me vend une certitude qui n’existe pas.

Elyne finit par souffler.

— Je pense qu’il faut tenter le coup. On ne sait pas ce qui va se passer, mais attendre ne nous donnera pas davantage de réponses.

Je sens mon ventre se nouer, pourtant je sais déjà que ma décision est prise.

Je déteste dépendre d’eux, je déteste ne pas savoir ce qui va arriver et je déteste encore davantage le fait qu’aucun de nous ne soit réellement qualifié pour ça, mais je ne peux pas rester avec cette chose plantée dans la cuisse en espérant qu’elle finisse par disparaître toute seule.

— Très bien. On le retire.

Je prends une inspiration aussi profonde que possible.

— Allez-y.

Oren et Elyne commencent à se préparer avec ce qu’ils trouvent dans la salle : des gants, des masques et quelques pansements encore emballés, suffisamment en tout cas pour donner à la scène des airs d’hôpital clandestin alors qu’aucun de nous ne sait réellement ce qu’il est en train de faire.

Saïa reste près de la paroi lumineuse, toujours absorbée par quelque chose qui semble échapper à tout le monde, tandis que Cléo s’écarte légèrement pour leur laisser de la place.

Oren examine le morceau qui dépasse de ma cuisse, puis relève les yeux.

— Maintenant qu’on a décidé de l’enlever… comment on s’y prend sans aggraver la blessure ?

Taran, jusque-là silencieux, s’approche de la table et observe la plante pendant quelques secondes avec une observe la plante pendant quelques secondes avec une concentration qui contraste avec son attitude habituelle.

— Il faut surtout avoir une prise suffisamment solide pour qu’elle ne nous glisse pas des mains quand on tire.

Il récupère le scalpel qu’Oren tient encore, puis désigne la partie végétale qui dépasse de ma jambe.

— Je vais entailler seulement le morceau qui est à l’extérieur, juste assez pour pouvoir l’agripper correctement.

Elyne le fixe.

— Depuis quand tu sais faire ce genre de choses ?

Taran hausse à peine les épaules.

— Depuis que j’ai appris qu’il valait mieux réfléchir avant de tirer sur quelque chose planté dans quelqu’un.

Réponse très rassurante.

Il pratique deux entailles dans la matière végétale, suffisamment espacées pour pouvoir y placer ses doigts sans toucher directement ma peau, puis relève les yeux vers Oren et Elyne.

— Préparez vos compresses avant que je commence. Si ça saigne, il faudra réagir tout de suite.

Cette fois, personne ne plaisante.

Oren et Elyne se positionnent près de ma cuisse avec les pansements à portée de main tandis que Taran vient se placer face à moi.

— Hiva, je vais commencer. Si la douleur devient trop forte, tu me le dis.

J’acquiesce.

Il enfonce ses doigts dans la matière visqueuse de la plante et commence à tirer lentement.

La douleur arrive presque immédiatement, profonde et sourde, comme si quelque chose jusque-là immobile se remettait soudain à parcourir l’intérieur de ma cuisse.

Je serre les dents.

— Ça va ?

— Oui… continue.

Il tire encore, sans mouvement brusque, et je sens progressivement cette chose qui m’habite depuis des heures commencer à céder du terrain.

C’est douloureux, évidemment, mais quelque chose d’autre accompagne la douleur, une sensation beaucoup plus difficile à définir : plus la plante quitte mon corps, plus j’ai l’impression qu’une pression que j’avais fini par considérer comme normale disparaît avec elle.

Une délivrance.

Presque jouissive.

Pendant une seconde complètement absurde, j’aurais Pendant une seconde complètement absurde, j’aurais presque envie qu’il s’arrête juste avant la fin uniquement pour pouvoir ressentir encore une fois le soulagement de la sentir repartir.

Puis Taran effectue un dernier mouvement.

La pression disparaît brutalement.

Son corps recule légèrement sous le poids du fragment qu’il vient d’extraire.

Je reste immobile, le souffle court, avec cette sensation étrange qu’un espace vient de se libérer à l’intérieur de moi.

Cette chose qui ne m’appartenait pas n’est plus là.

Le fragment est retiré.

Je ressens un immense soulagement à sentir ce corps étranger quitter enfin mon corps, comme si cette branche avait occupé tellement de place dans mes pensées depuis plusieurs heures que son absence créait soudain un silence presque agréable.

Je suis de nouveau uniquement moi-même.

Pendant quelques secondes, tout le monde semble partager ce soulagement. Oren et Elyne appliquent immédiatement les pansements compressifs contre l’ouverture laissée dans ma cuisse, tandis que Taran observe rapidement le fragment qu’il vient d’extraire avant de le déposer dans l’évier avec une tranquillité qui me déconcerte presque davantage que tout ce qu’il vient de faire.

Il n’a pas l’air fier, ni particulièrement impressionné par lui- même ; il agit simplement comme si sortir une plante de la cuisse de quelqu’un faisait partie de ces choses qu’on accomplit lorsqu’il faut les accomplir.

Décidément, cet homme a dû vivre quelques situations intéressantes avant de croiser ma route.

— Le pansement a l’air de tenir, dit Oren après quelques instants.

Je laisse enfin échapper l’air que je retenais depuis je ne sais combien de temps.

Peut-être que ça va aller.

Peut-être qu’on vient réellement de passer le plus difficile.

Elyne, elle, ne quitte pas ma cuisse des yeux.

— Ne te réjouis pas trop vite.

— Tu pourrais essayer d’être optimiste cinq minutes dans ta vie, répond Oren.

— Je serais optimiste si le pansement arrêtait de changer de couleur.

Cette remarque attire immédiatement mon attention.

Le blanc du tissu disparaît progressivement sous une tache rouge qui continue de s’étendre malgré la pression qu’ils maintiennent.

maintiennent.

Cléo s’approche légèrement.

— C’est normal qu’il s’imbibe aussi vite ?

Oren observe la compresse et son visage se ferme.

— Non. Pas comme ça.

Elyne tend aussitôt la main vers les pansements propres.

— On change.

Elle parle avec assurance, mais au moment de les attraper, je remarque un léger tremblement dans ses doigts qu’elle tente de dissimuler en refermant la main.

Tiens donc.

Même la reine du sarcasme commence à perdre un peu de sa superbe.

Cléo leur tend deux nouvelles compresses et ils remplacent les premières aussi rapidement que possible, avant de reprendre immédiatement la pression sur ma cuisse.

Pendant quelques instants, le rouge semble cesser de progresser.

Personne ne parle.

Nous observons tous ces quelques centimètres de tissu comme s’ils détenaient désormais la réponse à une question beaucoup plus importante que prévu.

Je commence à croire que ça fonctionne.

Puis une sensation étrange traverse ma tête, suffisamment légère au départ pour que je pense avoir simplement bougé trop vite alors que je suis pourtant allongée.

La pièce semble se déplacer d’un rien autour de moi.

Je cligne plusieurs fois des yeux.

Non.

Ce n’est pas la pièce.

Ce sont des vertiges qui commencent.

J’ai soif.

Une soif étrange, beaucoup plus intense que quelques minutes auparavant, comme si ma bouche s’était soudain asséchée de l’intérieur alors que je n’ai pourtant presque rien fait d’autre que rester allongée.

— Saïa ? Tu pourrais m’apporter un peu d’eau, s’il te plaît ?

Je tourne légèrement la tête vers elle.

Elle est toujours près de la paroi, la main posée contre cette matière lumineuse, et j’ai même l’impression qu’elle murmure quelque chose à voix basse sans que je puisse distinguer un seul mot.

— Saïa ?

Aucune réaction.

— Cléo ? Tu peux m’en apporter, s’il te plaît ?

— Bien sûr.

Elle s’éloigne aussitôt, tandis qu’un frisson me traverse Elle s’éloigne aussitôt, tandis qu’un frisson me traverse brutalement le corps.

— Et si tu trouves quelque chose pour me couvrir, je prends aussi. J’ai froid d’un coup.

Je passe une main sur mon front et la retire humide.

Étrange combinaison.

J’ai froid, mais je transpire.

Oren regarde immédiatement les compresses, puis mon visage, et son expression suffit à me faire comprendre qu’il n’aime pas ce qu’il voit.

— Hiva, tu as des nausées ? La tête qui tourne ?

— Des vertiges, oui… un peu. Et j’ai l’impression d’avoir la bouche complètement sèche.

Cléo revient avec l’eau et s’arrête en entendant ma réponse.

— Dans House, il y avait une patiente qui avait des symptômes comme ça pendant une grosse perte de sang.

Cette fois, Elyne ne lui répond pas avec une remarque sarcastique. Elle baisse simplement les yeux vers les compresses, dont le rouge vient déjà d’atteindre les bords.

— Elles sont encore pleines.

Oren soulève légèrement le tissu avant de le rabattre presque aussitôt.

— Ça continue dessous.

Quelque chose change dans l’atmosphère de la pièce.

Jusque-là, ils cherchaient une solution en discutant ; maintenant, j’ai l’impression qu’ils essaient surtout d’empêcher la situation de leur échapper.

Elyne garde les mains sur ma cuisse, mais son assurance commence à se fissurer.

— Il faut renforcer la compression.

Ils ajoutent ce qu’ils peuvent, pourtant le sang finit malgré tout par traverser les différentes épaisseurs et une première goutte tombe sur le sol, puis une autre.

Je détourne les yeux.

Mauvaise idée.

Voir son propre sang quitter son corps produit une sensation particulièrement désagréable, comme si quelque chose qui devrait rester caché à l’intérieur avait soudain décidé de partir sans demander mon avis.

Ma bouche devient encore plus sèche et les contours de la pièce paraissent légèrement moins nets.

— Les compresses ne suffisent plus, dit Elyne.

Cléo regarde Oren, hésite une seconde, puis reprend :

— Dans House, ils avaient utilisé un garrot quand ils n’arrivaient plus à contrôler le saignement.

Oren et Elyne échangent un regard qui dure une seconde de trop.

trop.

Aucun des deux ne semble convaincu, mais personne n’a de meilleure idée à proposer et, cette fois, l’urgence ne leur laisse plus vraiment le temps d’attendre une solution parfaite.

— On le fait, tranche finalement Elyne.

Ils improvisent rapidement un garrot avec ce qu’ils ont sous la main et le placent au-dessus de la blessure, en essayant de rester aussi méthodiques que possible malgré la tension qui envahit désormais toute la pièce.

Je serre les dents lorsqu’ils le resserrent.

La sensation est désagréable, presque oppressante, mais au bout de quelques instants le sang semble effectivement ralentir.

Pas s’arrêter.

Ralentir.

Et cette différence, aussi minuscule soit-elle, suffit à faire souffler tout le monde pendant quelques secondes.

Oren garde pourtant les yeux fixés sur les compresses.

— Ça tient un peu mieux.

Elyne ne répond pas immédiatement.

— Pour combien de temps ?

Personne ne semble avoir envie de répondre à cette question.

Je regarde leurs visages les uns après les autres et, pour la première fois depuis qu’ils ont commencé à s’occuper de moi, j’ai l’impression qu’ils viennent tous de comprendre la même chose : ce qu’ils font ne ressemble plus vraiment à des soins, mais à une façon de gagner du temps.

Gatoum, qui n’a presque rien dit depuis le début de l’hémorragie, finit par rompre le silence.

— Et si ça ne suffit pas ?

Oren baisse légèrement les yeux.

Elyne serre la mâchoire.

Même Taran, jusque-là si détaché, semble attendre une réponse qui ne vient pas.

Cléo finit par parler, mais sa voix n’a plus rien de l’assurance qu’elle avait lorsqu’elle évoquait Dr House quelques minutes plus tôt.

— Dans l’épisode dont je vous parlais… ils avaient aussi essayé de sauver la jambe.

Je tourne la tête vers elle.

— Et ça avait marché ?

Elle hésite suffisamment longtemps pour que je connaisse déjà la réponse.

— Non.

Personne ne bouge.

Personne ne bouge.

Cléo baisse les yeux vers ma jambe, puis les relève difficilement.

— À la fin… ils l’ont amputée.

Un silence tombe dans la pièce.

Oren relève lentement les yeux vers Cléo.

— Tu es en train de dire qu’on devrait lui couper la jambe ?

— Non ! répond-elle immédiatement. Je dis seulement que, dans l’épisode, ils avaient fini par en arriver là parce qu’ils n’arrivaient plus à sauver le membre. Je ne suis pas médecin, je ne sais pas si ça a le moindre sens ici.

Sa voix perd progressivement de son assurance tandis qu’elle parle.

Elyne ne lui répond pas.

Son regard vient de se fixer sur ma cuisse.

— Attendez…

Tout le monde se tourne vers elle.

Une coloration sombre vient d’apparaître autour de la plaie, très fine au départ, presque semblable à une ecchymose.

Pourtant, sous nos yeux, elle s’étire lentement sous ma peau en suivant plusieurs ramifications qui remontent le long de ma cuisse.

— C’était là avant ? demande Oren.

Personne ne répond.

Parce que nous connaissons tous la réponse.

Non.

Cléo s’approche d’un pas.

— On dirait que ça se propage.

Je baisse les yeux vers ma jambe et sens mon estomac se contracter.

Quelques minutes auparavant, cette chose était encore enfermée dans la branche.

Maintenant, elle est en moi.

Oren attrape le morceau végétal que Taran avait déposé dans l’évier et l’observe de plus près. Une substance légèrement visqueuse perle encore à l’endroit où la plante a été incisée.

— Et si elle contenait quelque chose ? demande-t-il. Une toxine, une sève, je ne sais pas… Tant que le morceau était en place, ça restait peut-être en partie emprisonné dedans.

Elyne suit du regard les traces sombres qui progressent sous ma peau.

— Et maintenant qu’on l’a retiré, ça se diffuse.

Le silence tombe brutalement.

Gatoum désigne la coloration.

— Jusqu’où ça peut aller ?

— Comment tu veux qu’on le sache ? répond Oren. On ne sait

— Comment tu veux qu’on le sache ? répond Oren. On ne sait même pas ce que c’est.

— Mais si ça remonte jusqu’au reste du corps ?

Cette fois, personne ne répond.

Cléo murmure :

— Dans House, quand une partie du corps devenait dangereuse pour le reste…

Elle s’interrompt.

Personne n’a besoin qu’elle termine sa phrase.

Elyne se dirige vers les rangements de la salle et commence à ouvrir les compartiments les uns après les autres jusqu’à découvrir une trousse rigide contenant différents instruments chirurgicaux encore emballés.

Elle la pose sur la table.

Pinces, fils, aiguilles, instruments de coupe.

Tout ce qu’il faut, probablement.

Sauf quelqu’un qui sache réellement s’en servir.

Oren reste figé devant le contenu.

— En théorie, on a peut-être de quoi intervenir.

— « Peut-être » ? répète Gatoum.

— Ce n’est pas le matériel qui m’inquiète. C’est nous.

Elyne relève les yeux vers lui.

— Si cette substance continue de remonter et qu’elle atteint le reste de son corps, on fait quoi ?

Oren regarde ma jambe, puis le réseau sombre qui continue lentement sa progression.

— Si c’est réellement un poison et qu’il est encore contenu dans le membre…

Il ne termine pas.

Cléo, elle, comprend.

— Vous pourriez couper avant qu’il aille plus haut.

Personne ne réagit pendant quelques secondes.

Puis elle pâlit à son tour.

— Attendez… je n’ai pas dit qu’il fallait vraiment le faire. Je réfléchissais juste.

Oren secoue la tête.

— Et même si on décide d’amputer, ça ne veut pas dire qu’on saura gérer ce qui vient après. Il faudra arrêter le saignement, s’occuper du moignon, éviter qu’elle ne se vide de son sang… On a quelques instruments, mais aucun chirurgien.

— Et si on ne fait rien ? demande Gatoum.

Oren regarde de nouveau ma cuisse.

La coloration vient encore de gagner quelques centimètres.

Cette fois, personne n’a besoin de répondre.

Taran observe la trousse chirurgicale, puis ma jambe, avant de tourner la tête vers la sortie.

de tourner la tête vers la sortie.

— Il nous faut au moins quelque chose capable de trancher si on doit en arriver là.

Sans attendre davantage, il quitte la pièce.

— Il va où ? demandé-je, la voix plus faible que je ne l’aurais voulu.

Personne ne me répond.

Quelques instants plus tard, des pas lourds résonnent dans le couloir.

Taran revient.

Une hache à la main.

Une hache ?

Pendant une seconde, mon cerveau cherche une explication qui aurait davantage de sens, comme si Taran avait découvert une nouvelle plante menaçante dans le couloir et décidé simplement de prendre les devants, mais personne ne regarde la porte derrière lui.

Tous les regards sont tournés vers ma jambe.

Le visage de Cléo se décompose.

— Non… Attendez, non. Je n’ai jamais dit qu’il fallait vraiment lui couper la jambe !

Elle recule d’un pas en secouant la tête avec une telle énergie qu’on dirait qu’elle voudrait pouvoir rattraper physiquement les mots qu’elle a prononcés quelques minutes plus tôt.

— C’était dans une série ! Je ne suis pas médecin, je voulais seulement essayer d’aider…

Sa voix se brise sur les derniers mots.

Elyne la regarde droit dans les yeux et, pour une fois, il ne reste absolument rien de son ironie habituelle.

— Cléo… regarde Hiva.

Cléo tourne lentement la tête vers moi.

— Là, on n’est plus dans une série.

Ses yeux s’humidifient.

Je les entends parler, mais leurs paroles mettent étrangement du temps à trouver leur place dans ma tête, comme si mon esprit recevait encore chaque information sans réussir à comprendre ce qu’elles signifient toutes ensemble.

Puis mon regard descend.

La hache.

La trousse chirurgicale ouverte.

Le garrot serré autour de ma cuisse.

Et ma jambe.

Je ne sens toujours pas mon pied.

J’essaie une nouvelle fois de bouger mes orteils, presque persuadée qu’après le retrait de la branche quelque chose persuadée qu’après le retrait de la branche quelque chose aurait dû revenir, même légèrement, mais rien ne répond.

Pas un mouvement, pas une contraction, pas même cette sensation désagréable de fourmillement qu’on ressent lorsqu’un membre commence à se réveiller après être resté trop longtemps engourdi.

Rien.

Et maintenant que je la regarde réellement, ma jambe n’a plus tout à fait la même apparence qu’avant.

La peau de mon mollet est devenue beaucoup plus pâle par endroits, tandis que d’autres zones commencent au contraire à se marbrer de violet sombre. Les ramifications apparues autour de la blessure se sont étendues depuis le retrait de la plante et remontent lentement le long de ma cuisse, mais ce qui m’effraie le plus est la couleur qui gagne progressivement certaines parties de ma peau, comme si quelque chose se détériorait sous la surface.

Elyne pose prudemment ses doigts contre mon mollet.

Son visage change immédiatement.

— Elle est glacée.

— Je ne sens rien, réponds-je.

Elle appuie un peu plus fort.

— Là ?

Je secoue la tête.

Elle remonte de quelques centimètres.

Toujours rien.

— Et là ?

— Non.

Oren vient à son tour examiner ma jambe, puis compare rapidement avec l’autre avant de relever les yeux vers Elyne.

— Ça s’aggrave.

— Depuis qu’on a retiré la branche, ajoute-t-elle.

La phrase fait naître un silence particulièrement désagréable.

Je regarde les traces sombres progresser sous ma peau.

— Vous pensez que c’est vraiment du poison ?

Oren prend une inspiration.

— On ne sait pas exactement ce que c’est, mais quelque chose se diffuse depuis la blessure et, en même temps, ta jambe perd sa couleur, sa chaleur et ne répond plus. Ce n’est pas juste ton pied qui est engourdi maintenant.

Elyne observe une zone violacée près de mon mollet.

— Et ça commence à ressembler à des tissus qui ne sont plus correctement irrigués.

— C’est-à-dire ?

Elle hésite.

Elle hésite.

Oren répond à sa place.

— Qu’ils commencent peut-être à mourir.

Je relève brutalement les yeux vers lui.

— Mourir ?

— Se nécroser, précise-t-il. Ça veut dire que certaines parties de ta jambe pourraient ne plus recevoir ce dont elles ont besoin pour rester vivantes.

Le mot reste suspendu dans ma tête.

Nécroser.

Je regarde mon propre corps comme s’il appartenait désormais à quelqu’un d’autre.

Quelques heures auparavant, cette jambe me portait sans que je lui accorde la moindre pensée et, maintenant, une partie d’elle pourrait être en train de mourir sous mes yeux.

Gatoum désigne les ramifications qui remontent toujours.

— Et si ça continue ?

Personne ne lui répond immédiatement.

Puis Oren regarde ma cuisse.

— Si ce qu’a libéré cette plante reste localisé dans le membre, on a peut-être encore une possibilité de l’empêcher d’atteindre le reste du corps.

Je comprends avant même qu’il termine.

Amputation.

Le mot surgit avec une brutalité presque physique.

— Non.

Ma voix est faible, mais je la reconnais parfaitement.

— Hiva…

— Non. Je ne veux pas perdre ma jambe.

Elyne s’approche et, lorsqu’elle reprend la parole, sa voix est beaucoup plus douce que tout ce que je lui ai entendu utiliser depuis notre rencontre.

— Je sais. Mais regarde ce qui se passe. Tu ne sens déjà plus une grande partie de ta jambe, tu ne peux toujours pas mobiliser ton pied et, depuis qu’on a retiré cette plante, ça progresse beaucoup plus vite. Si cette substance continue de remonter et finit par passer au-delà du membre, on ne sait absolument pas ce qu’elle peut faire au reste de ton corps.

Je fixe les ramifications sombres.

Elles sont effectivement plus hautes.

J’en suis certaine maintenant.

— Et vous ne savez même pas si m’amputer suffira.

— Non, reconnaît Oren.

Sa réponse me glace davantage encore que tous leurs discours précédents.

— Mais tant que ça semble contenu dans ta jambe, ça reste

— Mais tant que ça semble contenu dans ta jambe, ça reste une possibilité. Si ça dépasse cette zone…

Il s’interrompt.

Je comprends malgré tout.

Il pourrait être trop tard pour couper quoi que ce soit.

Taran tient toujours la hache le long de son corps, sans la lever, tandis que son regard reste posé sur moi comme s’il attendait une décision qu’aucun d’eux ne veut prendre à ma place.

Une partie de moi voudrait qu’ils restent ainsi éternellement, enfermés dans leur hésitation, parce que tant que personne ne prend cette décision, ma jambe est toujours attachée à moi.

Je baisse les yeux vers elle.

Ma jambe.

Celle qui m’a portée partout, qui m’a permis de courir, de danser, de partir simplement parce que j’en avais envie, sans jamais avoir à réfléchir au privilège extraordinaire que représentait le simple fait de pouvoir mettre un pied devant l’autre.

Je ne veux pas la perdre.

Certainement pas.

Pas moi.

Mais si je garde ma jambe, qu’est-ce que je garde réellement ?

Je baisse les yeux vers elle une nouvelle fois et essaie presque machinalement de bouger mon pied, comme si ma volonté pouvait finir par traverser cette étrange frontière qui s’est installée quelque part entre mon cerveau et le reste de mon corps.

Rien.

Mes orteils restent immobiles, mon mollet ne répond pas et je ne ressens toujours presque rien là où, quelques heures auparavant, la moindre égratignure aurait suffi à me faire râler.

Elle est encore attachée à moi.

Pourtant, d’une certaine manière, elle commence déjà à ne plus m’appartenir.

Les marbrures sombres ont encore gagné du terrain et les ramifications laissées par cette saleté continuent lentement de remonter le long de ma cuisse, suffisamment pour que je puisse constater moi-même leur progression sans avoir besoin qu’Oren ou Elyne viennent m’expliquer ce que je suis en train de regarder.

Alors la question change.

Ce n’est plus seulement : Est-ce que je veux perdre ma jambe ?

jambe ?

Évidemment que non.

La vraie question devient : jusqu’où suis-je prête à la garder ?

Jusqu’à ce que cette substance atteigne le reste de mon corps ?

Jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour que la couper change encore quoi que ce soit ?

Je pourrais continuer à attendre, espérer que mon pied se remette soudain à bouger, que les traces disparaissent d’elles-mêmes ou que quelqu’un trouve miraculeusement une solution que nous n’avons pas encore imaginée.

J’en ai terriblement envie.

Je voudrais même revenir quelques heures en arrière, courir sans réfléchir, monter un escalier deux marches à la fois ou simplement aller pisser toute seule sans avoir besoin qu’un homme que je connais à peine me soutienne pour ne pas m’écrouler.

Mais ce monde-là n’existe plus.

Pas maintenant.

La réalité, c’est cette pièce, ma jambe froide qui ne répond plus, ces marques qui continuent de grimper sous ma peau, une trousse chirurgicale ouverte devant des gens qui ne savent pas vraiment s’en servir et Taran, quelques mètres plus loin, avec cette putain de hache entre les mains.

Je peux détester cette réalité autant que je veux.

Elle ne changera pas parce que je refuse de la regarder.

Je ferme les yeux quelques secondes.

Si je garde ma jambe, je peux peut-être la perdre malgré tout et laisser cette chose gagner le reste de mon corps avec elle.

Si j’accepte qu’on me l’enlève maintenant, personne ne peut me promettre que je survivrai, mais il reste au moins une possibilité que le poison parte avec elle.

Je ne veux aucune de ces options.

Mais je n’ai plus besoin d’en aimer une pour choisir.

Je sens quelque chose céder en moi, non pas comme lorsqu’on abandonne un combat, mais comme lorsqu’on cesse enfin de pousser contre une porte qui ne s’ouvrira jamais dans ce sens-là.

Je ne veux pas perdre ma jambe.

Je ne veux pas de cette hache.

Je ne veux pas que ma vie ressemble à ça.

Mais c’est là que je suis.

Et pour la première fois depuis que cette branche m’a frappée, je cesse d’attendre que la réalité devienne celle que j’aurais préférée.

que j’aurais préférée.

J’accepte.

J’ouvre les yeux et regarde Taran.

Il ne bouge toujours pas.

Je lui adresse un léger signe de tête.

Son regard reste accroché au mien pendant une seconde, comme s’il voulait être absolument certain d’avoir compris, puis il répond par le même mouvement avant de resserrer ses mains autour du manche.

Taran lève lentement sa hache au-dessus de sa tête.

Je ferme les yeux.

Je sais ce qui va arriver et, étrangement, maintenant que j’ai pris ma décision, je ne cherche plus à l’empêcher. Mon cœur cogne pourtant si fort que j’ai l’impression de le sentir jusque dans ma gorge, tandis que tout mon corps se contracte dans l’attente du choc.

J’attends.

Une seconde.

Puis une autre.

Rien.

Soudain, une lumière éclate à travers mes paupières closes.

Pas une variation douce comme celles auxquelles les parois d’Hypya nous ont habitués depuis notre arrivée, mais une lueur suffisamment intense pour traverser mes paupières, envahir toute la pièce et arracher plusieurs exclamations autour de moi.

J’ouvre immédiatement les yeux.

Taran est toujours devant moi, la hache levée au-dessus de sa tête, mais son geste s’est figé en plein mouvement.

Il ne regarde plus ma jambe.

Personne ne la regarde.

Tous les visages se sont tournés dans la même direction.

Derrière Saïa, une large zone de la paroi rayonne d’un bleu presque blanc traversé de pulsations roses, tellement lumineuses qu’elles projettent les ombres de nos corps sur le sol et donnent soudain à toute la salle une apparence irréelle.

Même Saïa a reculé d’un pas.

Pendant quelques secondes, elle contemple le mur avec la même stupeur que nous.

Puis les nuances bleutées et rosées qui circulent dans la matière commencent à converger vers l’endroit où ses mains étaient posées quelques instants auparavant, comme si la lumière présente dans toute la paroi était aspirée vers un seul point.

Saïa s’en approche de nouveau.

Elle lève lentement les mains.

Elle lève lentement les mains.

La matière lumineuse semble alors se détacher de la paroi pour venir se rassembler entre ses paumes.

Ou plutôt…

Pendant une seconde, j’ai l’étrange impression que ce n’est pas elle qui la prend.

C’est la paroi qui vient de la lui donner.

La lumière oscille entre le bleu et le rose en produisant des reflets suffisamment intenses pour éclairer les visages autour de moi, et malgré la hache suspendue à quelques mètres, malgré le sang, malgré cette chose noire qui continue à remonter dans ma cuisse, une seule pensée complètement absurde me traverse.

Qu’est-ce que c’est beau.

Je dois vraiment commencer à délirer à cause de ce poison.

J’entends Oren dire quelque chose, puis Elyne lui répondre, mais leurs voix me paraissent lointaines et je n’arrive plus à comprendre correctement leurs paroles.

Saïa, elle, s’approche.

— Saïa… qu’est-ce que tu as dans les mains ?

Elle regarde la lumière comme si elle se posait exactement la même question.

— Je ne sais pas.

Pourtant, elle continue d’avancer.

— Saïa, attends, intervient Oren. On ne sait absolument pas ce que c’est.

Elle s’arrête seulement une fraction de seconde.

— Non.

Son regard descend vers ma jambe, puis revient vers moi.

— Mais je pense que ça peut l’aider.

— Tu le penses sur quoi ? demande Elyne.

Saïa observe une dernière fois la matière qui repose dans ses paumes.

— Sur rien que je puisse vous expliquer.

Gatoum fait un pas vers elle.

— Alors ne fais rien.

Saïa devrait probablement l’écouter.

Quelques heures plus tôt, j’aurais certainement pensé exactement la même chose.

Mais après une plante vivante, du poison, une jambe qui commence à mourir et un homme qui s’apprête à me l’amputer avec une hache, je dois reconnaître que ma définition de ce qui constitue une idée raisonnable vient de devenir beaucoup plus souple.

Saïa arrive jusqu’à moi.

— Hiva ?

Je regarde la lumière, puis ma jambe.

Je regarde la lumière, puis ma jambe.

— Au point où j’en suis…

Elle comprend.

Très délicatement, elle approche ses mains de l’ouverture laissée par la branche et dépose la matière lumineuse contre la plaie.

Je m’attends à hurler.

À sentir une brûlure, une décharge ou n’importe quoi d’assez violent pour correspondre à l’absurdité de ce qui est en train de se produire.

À la place, un fourmillement profond traverse ma cuisse.

Une chaleur douce l’accompagne, différente de tout ce que je ressentais jusque-là, et les compresses imbibées de sang se soulèvent progressivement comme si quelque chose les repoussait depuis l’intérieur de la blessure.

— Qu’est-ce que…

Oren ne termine pas.

La lumière s’étend autour de l’ouverture, puis s’enfonce lentement dans les tissus jusqu’à ne plus sembler posée sur moi, mais véritablement mêlée à ma jambe.

Le sang continue encore de couler pendant quelques secondes.

Puis moins.

Encore moins.

J’observe une goutte se former au bord de la plaie, hésiter, puis rester suspendue sans tomber.

Mais ce n’est pas ce qui fait reculer Elyne.

— Regardez les marques.

Tous les regards descendent vers ma cuisse.

Les ramifications sombres se sont arrêtées.

Plus rien ne remonte sous ma peau.

Je les fixe moi aussi, persuadée qu’elles vont reprendre leur progression dès que je clignerai des yeux, mais plusieurs secondes passent et elles restent exactement au même endroit.

Puis quelque chose de plus étrange encore se produit.

La bordure violacée qui entourait certaines marbrures commence très lentement à s’éclaircir.

À peine.

Suffisamment pourtant pour que personne dans cette pièce ne puisse prétendre ne pas l’avoir vu.

Personne ne parle.

Même Oren et Elyne restent immobiles.

Le garrot se relâche peu à peu autour de ma jambe sans que personne n’y touche.

Oren réagit immédiatement.

— Le garrot !

— Le garrot !

Il tend la main pour le resserrer, mais Elyne l’arrête avant qu’il puisse intervenir.

— Attends.

Nous regardons tous ma cuisse.

Je m’attends à voir le sang recommencer à jaillir dès que la pression diminue, à voir les compresses se gorger une nouvelle fois et toute cette fragile accalmie disparaître aussi vite qu’elle est arrivée.

Mais rien ne se passe.

Le garrot continue de se desserrer jusqu’à ne plus exercer aucune pression, tandis que la plaie reste presque sèche sous cette matière lumineuse qui semble désormais s’être fondue dans mes tissus.

— Ce n’est pas possible… murmure Oren.

Je ne suis pas certaine que ce soit la meilleure journée pour continuer à utiliser cette expression.

Plus rien de ce qui nous entoure ne semble particulièrement préoccupé par ce qui est possible ou non.

Je baisse les yeux vers ma jambe.

Les ramifications sombres sont toujours présentes, mais elles ne progressent plus et certaines commencent même à perdre très lentement leur couleur, tandis que les zones violacées qui semblaient gagner ma peau quelques instants auparavant paraissent moins marquées.

J’essaie de bouger mes orteils.

Rien.

Mon cœur se serre.

Puis quelque chose me traverse le pied.

Une sensation tellement faible que je me demande d’abord si je ne l’ai pas imaginée, un simple fourmillement quelque part au bout de mes orteils, suivi d’une chaleur diffuse qui remonte progressivement vers mon mollet.

— Je sens quelque chose.

Elyne se rapproche immédiatement.

— Quoi ?

— Je ne sais pas… ça picote.

J’essaie encore de bouger mon pied.

Toujours rien.

Mais cette fois, je le sens.

Pas normalement, pas suffisamment pour prétendre que tout va bien, mais il n’est plus complètement absent de mon corps.

Il est là.

Et, pour l’instant, cela me suffit.

La lumière bleutée et rosée continue de circuler quelques instants sous ma peau avant de perdre progressivement son instants sous ma peau avant de perdre progressivement son intensité, jusqu’à ne laisser autour de la blessure qu’un très léger éclat dont je ne saurais dire s’il existe réellement ou si mes yeux commencent simplement à ne plus fonctionner correctement.

Mes vertiges diminuent un peu et le froid semble reculer, mais quelque chose d’autre prend leur place : une fatigue immense, profonde, qui ne ressemble pas au besoin ordinaire de dormir mais plutôt à mon corps tout entier qui vient de décider qu’il a suffisamment travaillé pour aujourd’hui.

Les voix recommencent à s’éloigner.

Je sais que je ne vais plus rester consciente très longtemps.

Taran a abaissé sa hache.

Oren et Elyne observent toujours ma jambe comme s’ils attendaient qu’elle leur fournisse une explication, Gatoum paraît incapable de choisir entre la fascination et l’inquiétude, tandis que Saïa fixe ses propres mains avec une expression qui me fait comprendre qu’elle n’a probablement pas davantage compris ce qui vient de se produire que nous.

Et puis il y a Cléo.

Toujours là.

Immobile.

Les yeux humides.

Une dernière question me traverse l’esprit et, compte tenu de tout ce que je viens de vivre, elle me paraît soudain absolument fondamentale.

— Cléo…

Elle se penche immédiatement vers moi.

— Oui ?

Je rassemble ce qu’il me reste d’énergie.

— C’était… dans quel… épisode… ça ?

Ses yeux s’écarquillent.

Elle ouvre la bouche pour répondre.

Trop tard.

Le noir m’emporte avant que j’obtienne ma réponse.